
Quand j’étais enfant, que ma vie était made in Japan, les Français ont inventé l’expression « japoniaiserie ». Trente ans plus tard, maintenant que la vie parisienne semble déréglée, un autre bruit circule, l’idée que les Japonais ont compris quelque chose à côté de quoi on est passés. C’est peut-être faux, c’est peut-être un stéréotype, c’est peut-être même une idée de droite. Mais quand on est en plein meltdown dans un métro bloqué à Barbès, c’est une pensée-refuge. Alors on est prêt à prendre un vol de quatorze heures pour vérifier.
Bernie Leibovitz, trente-trois ans, est las de sa vie parisienne cadencée par les impératifs d’une boîte de comm’, épuisé d’une existence dans laquelle il peine à trouver un sens, il quitte tout pour Tokyo, le « seul endroit où la vie […] semblait encore attirante ». Sans plan, sans certitude, sans but, il largue les amarres pour ce lieu « où la vie d’adulte parait excitante à nouveau ». Son seul viatique est un appareil photo qu’il dégaine chaque fois que le monde lui échappe.
Le trentenaire, modélisé depuis des années aux normes épurées du combo Uniqlo-Carhatt-Muji, arpentera le « place to be » Shimakitazawa, en quête d’un T‑shirt souvenir entre les fripes et les coffee-shops branchés, baignera sous les torii du sanctuaire Fushimi Inari, « les portails orange que l’on voit partout sur Tinder », sombrera dans le Shinkansen pour une sieste d’où émergera, brumeux, le Mont Fuji, en instantané, passera la nuit dans cette salle de concert, ce sous-sol, ce club réputé, ici et là. Des pérégrinations où les évocations des représentations mentales, les souvenirs, les dialectiques Paris-Tokyo, NYC, Tel Aviv, Téhéran, Bruxelles, avivent le style documentaire, l’écriture distanciée. Loin du lyrisme des récits d’exploration, Bernie observe, dans une solitude fascinée par la quiétude d’un vivre-ensemble, il relate, analyse et ne peut ressentir sans médiation – son appareil photo l’atteste –, ses références culturelles (qui bénéficient d’un lexique en fin d’ouvrage) ajoutent à sa perception de nouvelles lectures d’images.
Bernie revêt les atours narratifs d’un écrivain-voyageur qui ramène physiquement – par la photographie – et métaphoriquement – par l’écriture – des images de son voyage. Le dispositif médial des récits confronte les visions, décentre les regards, renouvelle les prises de vue habituelles, remodèle les formes de discours préfabriqués pour les lieux touristiques, les « déjà vécu » dans cette série américaine, ce film d’animation, ce son du groupe sud-coréen pop acidulé, ces pages de Gary, il resitue la parole pour réaliser une entreprise de conservation. Écrire pour ne pas que ce périple disparaisse, pour ne pas le perdre et ne pas se perdre. Un roman spéculaire qui fait trace de l’errance et qui aurait peut-être gagné en étendue par un geste plus aventureux.
Avec Bernie Leibovitz, publié par Les Belles Lettres, Sammy Lussan signe son premier roman, un objet hybride. Une odyssée à travers un certain désarroi générationnel, des lignes de fuite diffractées et un horizon d’attente reconsidéré.
Sarah Bearelle
Un extrait sonore de Bernie Leibovitz
Un extrait de Bernie Leibovitz
Extraits proposés par les éditions Les Belles Lettres