Seule avec son chagrin

Moreau La petite fille du tableau

La petite fille du tableau

Autrice : Chris­tiana More­au

Mai­son d’édi­tion : Empaj

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 276

Prix : 21 €

Livre numérique : /

EAN : 9782931011546

Lors d’une vis­ite sco­laire au château de Blois, Alice (9 ans) est frap­pée du syn­drome de Stend­hal devant le por­trait d’Antonietta Gon­salvus peint au 16e siè­cle par Lavinia Fontana. La par­tic­u­lar­ité de la jeune fille por­traiturée est son vis­age velu issu d’une hyper­tri­chose, une mal­adie géné­tique qui engen­dre une pilosité anor­male.

Alice éprou­ve une empathie naturelle pour cette enfant-singe car elle pro­jette ses pro­pres fêlures sur elle. Elle vient en effet de chang­er abrupte­ment d’école et d’être arrachée à sa mère alcoolique, par­tie se faire soign­er. Elle se retrou­ve désor­mais seule avec son papa dans une nou­velle habi­ta­tion et elle ne s’est jamais sen­tie aus­si triste. Elle est fascinée par l’ambiguïté entre l’apparence ani­male et humaine d’Antonietta et demande à sa maman via une carte postale de lui racon­ter l’histoire de cette enfant.

Cette demande impromptue va don­ner un sérieux coup de fou­et à la maman d’Alice, qui se plonge corps et âme dans l’écriture de l’histoire famil­iale du « sauvage du roi », un éru­dit qui diver­tit la cour et subit les moqueries toute sa vie avec ses enfants à cause de sa pilosité. Les recherch­es his­toriques et l’écriture de ce réc­it don­nent une rai­son de vivre à la maman d’Alice : elle espère, à tra­vers cette écri­t­ure, se faire par­don­ner son absence. Elle rédi­ge chaque mot de cette his­toire proche de La Belle et la Bête en pen­sant à sa fille.

Elle se piquait au jeu et était de plus en plus pas­sion­née par ce sujet auquel elle n’aurait jamais pen­sé quelque temps aupar­a­vant. Elle fut la pre­mière sur­prise de con­stater qu’au lieu de se com­plaire dans sa douleur en la ressas­sant, elle s’en évadait dans des pays et des épo­ques éloignés et, lorsque le cré­pus­cule tombait, que la bib­lio­thèque fer­mait et qu’il fal­lait s’en aller, elle se sen­tait apaisée.

Alice tra­verse un moment très déli­cat de son exis­tence : d’un côté, il y a son père qui sous-estime ses blessures et refait rapi­de­ment sa vie avec une femme qui prend bien­tôt toute la place dans la mai­son, sup­p­ri­mant pro­gres­sive­ment les sou­venirs chers à la petite fille ; d’un autre, il y a l’absence de la mère, qui se bat con­tre ses démons pour sor­tir de l’enfer de l’addiction. Même si son père lui donne beau­coup d’amour, Alice est très frag­ilisée par un manque de sou­tien. Sans ami, sans famille, elle a un envi­ron­nement trop pau­vre pour lui per­me­t­tre de faire le deuil du cou­ple de ses par­ents et pour pou­voir vivre sere­ine­ment ses émo­tions com­plex­es. Son entourage ver­ra-t-il la détresse de l’enfant avant qu’il ne soit trop tard ?

Elle sen­tait bien qu’elle exagérait et que Véronique n’était pas la sor­cière de ses albums, mais Alice avait l’impression con­fuse que si elle cédait, elle serait déloyale envers sa mère et com­met­trait une injus­tice. Ce serait comme si elle lui fai­sait une infidél­ité et éloignait encore un peu plus son sou­venir et l’espoir de la revoir. Tous ces sen­ti­ments com­pliqués d’adultes s’abattaient sur ses épaules d’enfant et la per­tur­baient. Elle aurait souhaité que d’un coup de baguette mag­ique tout soit comme avant : Papa, maman et elle.

La petite fille du tableau alterne l’histoire d’Alice et ses par­ents avec celle de la famille d’Antonietta dans une qua­si une égale pro­por­tion. Le lecteur décèle de nom­breuses analo­gies entre les tour­ments des deux pro­tag­o­nistes ; la honte de la dif­férence et la souf­france du rejet sont mal­heureuse­ment uni­verselles, mal­gré les épo­ques. Le roman de Chris­tiana More­au rap­pelle cet adage africain selon lequel il faut tout un vil­lage pour élever un enfant. Il nous invite ain­si à pren­dre soin. Pren­dre soin des blessures des enfants, ne pas chercher à effac­er leurs sou­venirs et nous ajuster quand ils man­i­fes­tent une détresse qui nous avait échap­pé. Car nous for­mons toutes et tous un vil­lage et il est impor­tant de nous arrêter quand un enfant pleure. L’histoire de la mère évoque égale­ment la puis­sance de l’écriture thérapeu­tique. Écrire pour tenir. Écrire pour vivre. Parce que par­fois, ce qui sauve quelqu’un est un élé­ment en apparence anodin, mais qui en réal­ité veut dire beau­coup.

Séver­ine Radoux