
Lès sints è leûs viladjes : Dèl minme sôte
Auteur : Bernard Louis
Maison d’édition : Société de langue et de littérature wallonnes
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 80
Prix : 16 €
Livre numérique : /
ISBN : 978–2‑930505–49‑7
Langues : wallon central, français
Avec ce deuxième recueil de Lès sints è leûs viladjes, Bernard Louis croque le portrait de 22 nouveaux saints qui rejoignent ainsi le sanctum sanctorum où sont déjà réunis les 40 du premier volume. Toujours selon la même méthode, l’auteur retrace leur vie de façon brève et précise, tout en rapportant des anecdotes souvent étonnantes, tantôt émouvantes ou cocasses. Le sonnet évoquant saint Crèpin en est un bon exemple :
Avou s’ fré Crèpigni, i vikeut à Soissons
Qu’on n’ divizeut nin co dè bia vâse da Clovis.
Il ont div’nu crètyins èt, sins pont fé d’façons,
I boutin.n´ come cwamejîs èt minme ovrer gratis
Po totes lès pôvès djins. I n’èstin.n´ nin couyons
Po prétchî l’ bone novèle pa t’t‑avau come li Cris´.
On lès‑a ramassé èt lès mète d’on randon
Dins d’ l’aurpî tot bolant. I ’nn’ ont rèchu tot fris´.
L’amèreûr ènn’ aureutbin atrapé l’ toûrnis´ ;
Adon l’ boûria qui n’ v’leut pupont fé d’ mirlifices,
Tot l’zî foutant l’ tièsse djus, lès‑a touwé po d’ bon.
On lès r’prézinte avou leûs-ostèyes di sèrvice :
Li trintchwèt po côper l’ cû èt ossi l’ pwinçon
Po l’ pèrcer ; audjoûrdu, ostant dîre dès tchinis´.
[Avec son frère Crépinien, il vivait à Soissons / Où l’on ne parlait pas encore du beau vase de Clovis. / Ils sont devenus chrétiens et, sans faire de manière, / Ils travaillaient comme cordonniers et même gratuitement // Pour tous les pauvres. Ils n’étaient pas des poltrons / Pour prêcher la bonne nouvelle partout comme le Christ. / On les a arrêtés et on les a immédiatement placés / Dans de la poix bouillante. Ils en sont sortis tout frais. // L’empereur en aurait bien attrapé une crise de vertige ; / Alors le bourreau qui ne voulait plus faire de chichis, / En leur tranchant la tête, les a tués définitivement. //On les représente avec des outils dont ils se servent : / Le tranchet pour couper le cuir et aussi le poinçon / Pour le percer ; aujourd’hui, autant dire des vieilleries.]
Les poèmes de ce livre sont donc autant de sonnets, semblables à des articles de dictionnaire, qui rassemblent les principales informations relatives à chaque saint, dont Bernard Louis brosse le portrait avec rigueur et humour.
Cette concision inhérente au sonnet impose toutefois à l’auteur de privilégier certains épisodes au détriment d’autres aspects de la vie des saints. Cette sélection, qui fait aussi le charme du recueil, confère à certains portraits une dimension nécessairement fragmentaire qui laisse parfois le lecteur sur sa faim. Il en est ainsi, par exemple, des sonnets traitant de saint François et de saint Nicolas. Cependant, il faut l’avouer, ces deux figures de l’Église sont tellement remarquables que retracer toute leur histoire en quatorze vers eût relevé du miracle !
Si l’auteur est un véritable encyclopédiste de la vie des saints, il ne s’enferme pas pour autant dans une sorte de Légende dorée modernisée. Ses textes sont spontanés, et ressemblent plus aux histoires racontées durant l’èscrène (veillée) qu’aux vies de saints qu’on apprend au catéchisme.
Bien que respectant scrupuleusement l’histoire sainte, Bernard Louis ne se prive pas, pour notre plus grand plaisir, d’y ajouter son petit grain de sel en tissant des liens, notamment, avec le monde contemporain. Il en va ainsi, par exemple, lorsqu’il propose d’invoquer saint Fiacre « po trover dès vêrdeûs qu’ n’ont nin stî margouléyes » [« pour trouver des légumes qui n’ont pas été trafiqués [par les pesticides] »] ou lorsqu’il explique qu’on met de nos jours une effigie de saint Christophe « dins lès bwèsses / Dès vwètures qu’on-z‑î stitche sès papîs èt sès wants » [« dans les boites / Des voitures où l’on fourre ses papiers et ses gants »]. Ces saints sont donc loin d’être des reliques du passé. Certains d’entre eux paraissent même d’une étonnante actualité.
Ces quelques interventions de l’auteur, majoritairement amusantes, se muent parfois en moralités. Il en va ainsi dans le dernier tercet du sonnet dédié à saint Thomas :
Audjoûrdu, fwârt sovint, on-z-èst dèl bone anéye
An s’ fiyant aus mèssadjes di covés grimancyins.
D’abôrd fians come Toumas : ni crwèyans nin d’ambléye.
[Aujourd’hui, très souvent, on est crédule / En se fiant aux paroles de sorciers sournois. / Alors, faisons comme Thomas : ne croyons pas d’emblée.]
Au-delà de l’humour et de la richesse du contenu, la qualité majeure du recueil réside dans sa langue. Bernard Louis maitrise avec une remarquable aisance le parler de sa région, celui de Namêche, dont il exploite avec finesse les ressources lexicales et expressives. La langue wallonne n’est pas ici un simple instrument de narration : elle participe pleinement à la saveur des portraits et à leur singularité littéraire.
À la fin de son livre, Bernard Louis s’interroge :
Al fin di m’ vikêrîye, là qu’i m’a pris l’invîye
Dè toûrner è wallon ossi au d’ là dès bins
Dès lîves fwârt rilomés. A‑dj’ rèyussi ? Quétefîye.
[Au soir de ma vie, voilà que l’envie m’a pris / De transcrire aussi en wallon au mieux / Des livres fort célèbres. Ai-je réussi ? Peut-être.]
Qu’il se rassure. Grâce à ce livre, il contribue à faire vivre et à transmettre un patrimoine linguistique et culturel qui nous est cher. À la manière de saint Jérôme, auquel l’auteur est particulièrement attaché, qui a contribué à transmettre les Écritures en latin, Bernard Louis, lui, nous transmet l’histoire des saints de nos régions, en un parler wallon agréable et savoureux.
Charles Botos