Résolument poétique, l’écriture de Célestin de Meeûs fait mouche ! L’auteur édifie une œuvre, souvent récompensée, qui se plaît à explorer les zones périphériques de la littérature. Un tropisme vers les confins, géographiques ou intimes, qui laisse apparaître, à travers les lézardes, un vaste territoire traversé par une poésie libre et vivante, ancrée dans le réel. Dans la foulée de la publication de son premier roman, Mythologie du .12, aux Éditions du sous-sol, nous rencontrons l’auteur dans un café du centre de Bruxelles. La conversation s’engage au milieu du brouhaha des clients anonymes.
Le Carnet et les Instants : À quel moment dans ton parcours prends-tu conscience de la force qui peut émaner de la langue, et donc de l’écriture ?
Célestin de Meeûs : En 2014, j’ai tenté une vague année d’étude qui n’a abouti à rien. Il m’a paru, sinon vital, qu’il fallait changer de vie, modifier complètement mon parcours. Et une des options de ce changement a été de plonger radicalement dans l’écriture. C’est à ce moment-là que j’ai réellement décidé de travailler l’écriture, de m’appliquer au quotidien, de m’y atteler sérieusement. Avant cela, je lisais beaucoup et écrivais juste un peu, en dilettante. On peut dire qu’il s’agissait plutôt de velléités, de fantasmes d’écriture.
Pour « s’y atteler », il t’a semblé que le plongeon dans le laboratoire de l’écriture poétique constituait une bonne porte d’entrée. Quels ont été les auteurs, poètes qui ont peut-être déclenché chez toi l’envie d’écrire ?
À ce moment-là, je n’avais pas encore une grande bibliothèque, mais parmi les auteurs que je lisais beaucoup, il y avait le Norvégien Knut Hamsun par exemple. Aussi Dostoïevski, Bukowski, Miller, Hesse, Céline. C’est à partir de cette petite bibliothèque de base que j’ai pu déployer en quelque sorte une toile d’araignée de lectures. C’est comme ça que se font les bibliothèques intimes au fond, en allant dénicher des auteurs dont parlent d’autres écrivains, par ricochets, pour former une espèce de grand labyrinthe. Pour revenir à Bukowski, il a été important pour moi à cette époque. Peut-être parce qu’il est le premier à m’avoir fait prendre conscience que la littérature pouvait être de l’ordre d’une vitalité ancrée dans le quotidien. Ce combat incessant qu’il livre avec l’écriture et donc aussi avec lui-même m’a beaucoup marqué vers l’âge de 19 ans.
Un auteur plus contemporain qui t’aurait permis de poursuivre cet ancrage dans l’écriture ?
Sans doute ma rencontre et mon amitié avec Tom Nisse, poète bruxellois d’origine luxembourgeoise, avec qui j’ai vraiment pour la première fois pu échanger et confronter mes idées sur l’écriture, sur la littérature. Il m’a aussi, dans ce sens, montré que la poésie, la langue étaient vivantes. De même, le lancement, à ses côtés, en 2015, de la revue de poésie et d’arts graphiques On peut se permettre m’a donné l’occasion de rencontrer et côtoyer des auteurs dont la langue, l’écriture me parlaient. Une littérature actuelle, bien vivante et en lien avec le quotidien, le contemporain.
Dans un essai buissonnier paru en 2018 sous le titre Vers les confins[1], l’écrivain-voyageur David Collin écrit : « … la littérature qui m’intéresse est celle des confins, de ce qui produit cette idée floue des confins, cette idée attractive d’une certaine immatérialité. » Cette réflexion me semble correspondre assez bien à cette exploration des zones-tampons, des territoires flous (des non-lieux que sont les gares, les trains ou les bistrots) qui traversent tes écrits, notamment dans les recueils Écart-type ou Cavale russe.
Ce sont des lieux dans et pour lesquels j’ai toujours ressenti une forme de mélancolie, voire de romantisme ; des lieux qui ne sont pas habités, mais denses, peuplés, d’où se dégage un profond sentiment d’ennui. En fait, ce sont des zones où l’on n’est nulle part ; on pourrait dire que ce sont en quelque sorte des utopies, des lieux qui n’existent pas. En prolongement, et au regard de ces non-lieux, il serait d’ailleurs possible de tisser un lien avec la poésie, qui est un territoire en marge de la littérature et donc, d’une certaine façon, une zone à l’écart, quasi invisible mais où l’on possède, finalement, une plus grande liberté d’action.
On peut souligner que le tropisme qui te pousse vers ces espaces d’ « invisibilité » procède d’une grande cohérence qui anime non seulement ton écriture mais également les projets connexes. Je pense aux éditions de L’Angle mort que tu co-diriges ou même aux Éditions du sous-sol qui accueillent ton premier roman paru cette année, Mythologie du .12. Autant de lieux où se niche la poésie.
Oui, la poésie, c’est littéralement le cœur de la bataille ! Ces endroits-là me plaisent parce qu’ils forment d’une certaine façon des petites fenêtres de tir, des meurtrières d’où peut surgir la poésie. C’est elle qui nourrit et unit l’ensemble et qui permet, selon moi, à la littérature de se renouveler. Plus globalement, je pense même que l’on pourrait envisager l’histoire de la littérature sous le prisme unique de l’évolution des tendances poétiques. Si on revient un instant à ces espaces dont on parlait plus haut, à ces non-lieux, ainsi qu’au parallèle possible avec la poésie, il est étonnant de constater que ce sont des zones finalement assez centrales, essentielles. Prenons l’exemple des grands ports ou des aéroports. Ces zones concentrent une foule d’activités humaines par où transite une grande partie de l’économie mondiale. Et pourtant, ce sont des lieux marginaux, poussés, géographiquement, à l’extrémité des centres urbains mais sans lesquels plus rien ne fonctionne. À l’instar de la poésie, donc, qui oscillerait entre périphérie et centre névralgique d’une littérature en train de se faire. Un autre exemple de ces zones-tampons, ce sont les bistrots, qui malheureusement tendent à disparaître, et qui sont tout à la fois des lieux de transit et de sociabilité. Des lieux de passage, d’échanges, de connivences possibles où le caractère éphémère de la rencontre peut paradoxalement être le moment de narrations, d’intensités réelles, d’une véracité et aussi d’une certaine liberté.
Pour prolonger cette relation aux confins, aux territoires excentrés, tu as publié aux éditions Cheyne en 2022 un récit poétique, Cavale russe. Une sorte de récit de voyage à rebours de celui de Cendrars dans La prose du Transsibérien. Peux-tu nous rappeler comment est né ce projet ?
L’idée de base n’était pas spécialement de prendre La prose du Transsibérien à rebours, mais plutôt, tout simplement, de prendre un aller-simple pour Vladivostok, ville portuaire à l’extrême sud-est de la Russie, et de revenir par voie de terre, en bus, train, stop, etc. Au commencement, j’imaginais une sorte de journal, avec des poèmes écrits au jour le jour, courts, comme des esquisses prises sur le vif. Un peu sur le modèle de Cadastres, finalement. Et puis très vite, dès le commencement de l’écriture, en fait, s’est imposée une forme plus longue, un poème fleuve qui puisse rendre compte de l’immensité de ce territoire, la largeur de ses fleuves et ses espaces absolument sans fin. Rythmiquement, ce qui y ressemblait le plus, dans mon esprit, était une forme d’essoufflement.
Le voyage, réel ou intérieur, a partie liée avec la notion de frontières. Dans son journal en 1922, Kafka écrit : « Toute littérature est assaut contre la frontière. » Kafka a‑t-il compté dans ton parcours ? Penses-tu que l’absence de frontières soit synonyme de liberté ?
Oui, Kafka bien sûr ! Un dessin de Kafka est d’ailleurs reproduit en couverture de l’un de mes recueils de textes publiés chez maelstrÖm[2]. Par rapport aux frontières, je ne pense pas qu’il parlait de géographie, car il a peu voyagé et quitté Prague. Il s’agit bien plus, dans son cas, de frontières intérieures. Il me semble en effet évident que la poésie, la littérature sont des assauts contre les frontières en soi. Tout acte d’écriture constitue une sorte de mise en danger, une prise de risque vis-à-vis de soi-même. Parce qu’on va parfois fouiller les choses intimes qui ne sont pas toujours les plus propres, les plus agréables à exprimer, à exhumer. On revient d’une certaine façon à ces zones aveugles, ces espaces de non-dits qu’il n’est pas toujours évident de remuer.
Parallèlement à l’écriture, tu coanimes les éditions de L’Angle mort dont le nom, une nouvelle fois, fait écho à ces zones inaccessibles aux champs de vision. Comment est née cette structure éditoriale au sein de laquelle vous publiez des auteurs confirmés comme Serge Delaive et d’autres en devenir ?
Depuis 2018, j’anime en effet les éditions de L’Angle mort avec Henri Alain, que j’ai rencontré à Bruxelles et avec qui, en 2017, j’ai voyagé en Inde alors que nous venions de nous rencontrer. Notre amitié s’est développée lors de ce voyage. De retour à Bruxelles, lui a poursuivi des études de reliure et de mon côté, j’ai animé la revue On peut se permettre. De nos expériences respectives est venue l’idée de monter une maison d’édition ensemble, mais avec le souhait de réaliser les livres nous-mêmes, manuellement, en intégrant toutes les étapes de fabrication de A à Z. Au départ, nous imprimions nos livres dans les ateliers PPP (Poésie Pur Porc) qu’anime le poète Pascal Leclercq sur les hauteurs de Sainte-Walburge, à Liège. Depuis 2020, nous les réalisons dans le Morvan, en Bourgogne, où nous avons désormais notre propre atelier avec nos presses typographiques. On a développé également une collection intitulée « 11h18 » qui propose des livres au format de poche et que nous agrafons. En résumé, nous sommes à la fois éditeurs de poésie et imprimeurs.
Avec un premier roman, Mythologie du .12 publié cette année, tu dévoiles un autre pan de ton écriture puisque tu passes résolument à la prose même si celle-ci reste très poétique et fidèle aux lignes de force que l’on vient d’évoquer. Comment s’est faite cette translation ?
Quand j’ai commencé à écrire en 2014, je me suis dirigé avant tout vers la fiction. Puis je suis tombé sur un passage de la préface de L’âge de craie[3] de André Pieyre de Mandiargues qui m’a marqué et dans lequel il dit que pour apprendre à écrire, il faut se colleter avec la poésie. Après la lecture de cette phrase de Mandiargues que je prenais un peu comme un conseil, comme un mot d’ordre, je me suis mis à explorer l’écriture poétique. Avant toute chose, il fallait que je comprenne ce qu’écrire voulait dire. J’y ai trouvé cette nécessité dont je parlais tout à l’heure jusqu’au moment de la publication de Cavale russe. Après quoi, j’ai eu la sensation de ne plus retrouver l’espace de liberté personnelle que me procurait l’acte poétique. Peut-être aussi parce que j’avais l’impression d’appliquer des « recettes » qui semblaient fonctionner et que par conséquent, je commençais à m’ennuyer dans l’écriture ou du moins à ne plus me surprendre. Je suis donc repassé par où j’avais commencé sept ans plus tôt, par la prose et la fiction, afin de réinsuffler une forme de saveur nouvelle dans l’écriture. On pourrait effectivement dire que Cavale russe constitue un point charnière vers le retour à la fiction en ce sens que le roman s’inscrit dans la continuité de ce que je cherchais en termes de rythme, de langue, de souffle, de narration. Mais tout cela ne se fait pas en quelques semaines ou mois. Il y a toujours un sérieux travail, une recherche incessante sur la langue, le fond, la forme. Quand on fait paraitre un recueil de 50 poèmes, par exemple, il y a en réalité quatre, cinq, sinon six ou sept cents poèmes qui restent en rade. Un livre publié, c’est la face émergée de l’iceberg, c’est peut-être 10% de la production initiale faite de tentatives, de fragments, de certains textes avortés et d’autres plus aboutis.
Dans le roman, l’importance que tu accordes à la prosodie, au rythme de l’écriture en fait une vraie réussite. De même, la construction du texte est très méticuleuse. Comment t’est venue l’idée de l’organisation du récit, de cette alternance des voix dans de courts chapitres qui n’en font plus qu’un dans la seconde partie et qui est à la source de la tension narrative du texte ?
Avant de commencer l’écriture du roman, il y a eu plusieurs mois pendant lesquels je me suis arraché les cheveux à essayer de trouver les voix, de cerner les personnages. Mais rien n’aboutissait, ou du moins je n’étais pas satisfait par ce que je proposais. Puis sont venus les personnages de Théo et de son ami Max. À cet instant, la figure du docteur Rombouts, que j’avais déjà quelque part dans un tiroir, est arrivée naturellement, comme pour former un contrepoint. À partir de ce moment-là, à partir des deux premières phrases, en fait, l’alternance de ces deux, voire trois voix (Théo et Max d’un côté, le docteur Rombouts de l’autre) s’est imposée toute seule. Quand j’écrivais le roman, je me rends compte que je n’avais pas beaucoup plus qu’un coup d’avance sur l’écriture. Du moins dans la première partie, qui est d’abord une mise en scène, une présentation des trois protagonistes et qui s’est dessinée telle quelle dans l’ordre de l’écriture. Ce qui m’intéressait surtout dans cette partie, c’était de camper les personnages en les ancrant dans une réalité concrète. De là sans doute un souci du détail, notamment en ce qui concerne le décor, dans lequel j’ai besoin de m’immerger complètement, pour voir la scène dans son ensemble comme par le prisme d’un casque virtuel. Mais je ne pouvais pas prolonger cette mise en scène éternellement. J’avais compris que les personnages allaient finir par se rencontrer. Il était temps de resserrer l’étau. D’ailleurs, au début, le territoire est assez vaste, il y a un hôpital, un parking, une campagne, une route. L’espace va se réduire dans la seconde partie et forcément, les voix vont se rapprocher petit à petit pour s’entrechoquer et former une sorte de « danse ». À ce propos, il y a un livre qui me fascine beaucoup, Menuet[4] de Louis-Paul Boon. Le menuet est une danse à trois temps que l’auteur utilise comme forme pour faire dialoguer, à tour de rôle, les voix d’un trio qui se joue entre un homme, une femme et leur gouvernante. En mêlant les voix de mes personnages dans la seconde partie, je cherchais à mettre en scène ces mouvements dansés qui s’imbriquent comme dans une forêt inextricable – laquelle devient le lieu bien réel où se rencontreront finalement les protagonistes.
Tu as été récompensé par plusieurs prix[5] pour quatre de tes ouvrages. Est-ce que cela donne une légitimité pour la suite ou bien est-ce plutôt, un poids, une pression pour les livres à venir ?
Ni l’un ni l’autre, même si, financièrement, ça fait plutôt du bien. Mais je dois dire que je m’en fous un peu. La réception d’un prix, c’est toujours un moment contradictoire. Ce n’est pas du tout ce pourquoi j’écris mais effectivement, c’est aussi en même temps une forme de reconnaissance. C’est une visibilité un peu plus grande pour le livre même si je ne suis pas sûr que cela change grand-chose pour la poésie. Ce n’est pas désagréable mais c’est toujours bizarre, car il y a souvent un décalage entre la récompense et la sortie du livre. Il y a même une sorte de schizophrénie temporelle, puisqu’on est récompensé pour un texte qui est déjà presque un fantôme et qui ne nous appartient plus vraiment.
Pour terminer, as-tu déjà des projets de livres en chantier ?
Je préfère ne pas trop en parler mais en tout cas, je continue à écrire. L’écriture est ce pour quoi je me lève tous les matins, ce à quoi je m’attelle tous les jours de la semaine.
Rony Demaeseneer
Derniers livres parus
- Écart-type, Tétras-Lyre, 2018.
- Cadastres, Cheyne, 2018.
- Cavale russe, Cheyne, 2022.
- Mythologie du .12, Éditions du sous-sol, 2024.
- Treize treizains de Gibraltar à Jaroslaw, Bruxelles, FWB, 2024.
[1] David COLLIN, Vers les confins : voyages, dérives, épiphanies, Lyon, Hippocampe éditions, 2018.
[2] Nouvelles pour nouveaux-nés, Bruxelles, maelstrÖm reEvolution, coll. « Bruxelles se conte », 2018.
[3] André Pieyre de MANDIARGUES, L’âge de craie, Paris, Gallimard, 1961.
[4] Louis-Paul BOON, Menuet, trad. L. Roelandt, Bruxelles, Complexe, 1973.
[5] Prix Polak de l’Académie Royale de Langue et Littérature française de Belgique pour Écart-type, prix de la Vocation pour Cadastres, Espiègle de poésie en langue française et mention spéciale du prix Apollinaire pour Cavale russe, prix Stanislas du premier roman et mention spéciale du prix Wepler – Fondation La Poste pour Mythologie du .12.
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°222 (2025)


