Un peu moins de 31 000 km2. Certes, ce n’est pas le Lichtenstein. Ce n’est pas le Brésil non plus. Autant dire que pour se tailler une place dans le concert des nations, la Petite Belgique aura dû compter davantage sur ses tréfonds que sur sa superficie. Au 19e siècle, elle s’impose comme une puissance industrielle de premier plan, grâce à ses géologues et ses ingénieurs, qui ont su où et comment exploiter les richesses de son sous-sol carbonifère. Mais surtout avec la sueur, les larmes et le sang versés par son « peuple de la nuit », à la manœuvre. Septante ans après la tragédie du Bois du Cazier, il est toujours temps pour ce pays minuscule de saluer ses Travailleurs majuscules.
Il n’aura pas fallu attendre l’émergence du bassin industriel mosan et l’accumulation des terrils dans le Pays noir au mitan du 19e siècle pour voir se noircir les mains des laboratores au contact de certaine précieuse matière première, voisine du diamant en sa composition. Les premiers textes évoquant l’exploitation de « houillères » dans les territoires qui deviendront longtemps après la Belgique, sont attestés depuis le milieu du 13e siècle. Et l’Étasunien John Jakes, dans sa saga sur la Guerre de Sécession Le Nord et le Sud, ne se plaisait-il pas à rappeler que les ancêtres de certains de ses personnages n’étaient autres que des Wallons émigrés au Nouveau-Monde pour y importer, déjà !, leur savoir-faire métallurgique ? Cette expertise, qui n’a rien d’une légende, ne sera d’ailleurs pas que profitable à ses détenteurs et suscitera des jalousies qui iront des brimades jusqu’à l’agression physique. Dans Germinal, Zola imaginait déjà que l’on « casserait du Belge » si les autorités du Voreux avaient la mauvaise inspiration d’appeler des renforts du Borinage pour contrecarrer la grève ; et des exactions xénophobes eurent bel et bien lieu en aout-septembre 1892 à l’encontre de familles belges installées dans les corons de Lens.
La figure du prolétaire, urbain ou péri-urbain, de mine et d’usine, nait donc de l’idée de Révolution industrielle. Si la localisation de son berceau est située en Angleterre, sa datation reste très discutée. Faut-il en faire remonter l’origine à l’essor commercial que vit l’Occident à la fin du 17e siècle, ou comme Fernand Braudel à la Renaissance, voire au Moyen Âge ou encore à la maitrise du feu par Homo sapiens ? Dans notre pays, les choses sont claires. Installé à Liège depuis 1797, John Cockerill se voit chargé, vingt ans après, par le roi Guillaume Ier des Pays-Bas de développer le domaine sidérurgique dans ce pays repassé sous pouvoir orangiste depuis deux ans. L’installation de l’Anglais dans le château de Seraing va bouleverser le paysage mosan tout autant que la vie des habitants de cette région appelée le cœur du bassin industriel le plus prospère du Vieux continent.
Soubassements d’une littérature prolétarienne
Pour faire tourner la machine, l’énergie musculaire ne suffit plus. Ce sera la consummation du charbon par tonnes qui fournira la vapeur et la chaleur nécessaire aux opérations de la massive alchimie se jouant dans les hauts-fourneaux et les laminoirs. L’extraction de cet or noir nécessite méthode, savoir-faire, et surtout endurance physique comme morale. À la suite des paysan.nes condruzien.nes, des fileurs et fileuses gantois.es, des dockers anversois ou des mariniers ostendais, les travailleurs et travailleuses de la mine en Wallonie entrent dans la galerie des Nobles Travailleurs œuvrant au développement économique d’un pays tout jeune. Figure picturale ou statuaire chez un Constantin Meunier, l’ouvrier.ère d’usine ou de mine devient également un protagoniste de drames littéraires, sous la plume d’écrivains fondateurs de Nos Lettres. Ainsi, après avoir évoqué Ceux de la glèbe, Camille Lemonnier se tourne vers le (lumpen) prolétariat, dont il sonde les cœurs et les reins dans Happe-chair (1886) ou qu’il situe en contrepoint des classes exploitantes décadentes, comme dans La fin des Bourgeois (1892).
Mais le travail n’est là encore qu’un motif. Si crue et âpre que soit la mise en scène de la condition ouvrière dans ces œuvres majeures, elle reste au service d’un projet littéraire : le développement de l’œuvre totalisante de celui que la Jeune Belgique avait sacré Maréchal des Lettres dès son premier roman. Lemonnier sera longtemps taxé de « Zola belge », alors que son naturalisme instinctif et premier se distingue à maints égards de la prétention à la scientificité sous-tendant le cycle des Rougon-Macquart. Et si documentés que soient l’auteur de Germinal ou son épigone ixellois, ils demeurent tous deux fondamentalement étrangers à la classe émergente qu’ils dépeignent, avec brio avant-gardiste et génie, mais en en demeurant les chroniqueurs, les écrivains et les peintres.
Le questionnement est inépuisable : faut-il être Andalou.se, ou kleptomane, ou maitre-verrier, ou veuve de guerre, pour être autorisé.e, « légitime », à écrire un roman mettant en scène un personnage d’Andalou.se, de kleptomane, de maitre-verrier, de veuve de guerre ? Il n’en reste pas moins que certaines variables du « pacte fictionnel » changent selon que l’auteur.trice a partagé, enduré, perçu intimement, bref vécu, la condition de sa créature de papier. De même pour les écrivains dits « prolétariens ». Considère-t-on un auteur comme tel à partir du moment où il s’attaque à décrire les conditions de vie et de mort des ouvriers, à l’exemple de l’auteur Germinal ? Où se trouve alors la frontière entre une telle veine et les mouvements réaliste ou naturaliste ? Est-elle soumise à un critère sociologique, exigeant que, pour être prolétarien patenté, il faut nécessairement être, ou avoir été, soi-même ouvrier… ? Dans ce dernier cas, la qualité d’écriture peut parfois s’en ressentir. Quelle littérarité accorder en effet à un texte narrant le vécu des mineurs, mais sur un mode plat, anti-lyrique, d’une écriture grise censée coller au sordide et à la misère, bref dépourvu de style ? Et d’ailleurs, un texte issu de la culture populaire a‑t-il la même valeur littéraire que celui d’un érudit, d’un journaliste professionnel, d’un intellectuel qui a pensé avant de les décrire les conditions du travail d’une catégorie de la population ?
La littérature prolétarienne se définirait en somme par la négative, comme tout ce qui n’est pas littérature bourgeoise. Et la nuance pourrait encore s’affiner en distinguant l’artisan tenant d’une tradition, d’un esprit corporatif, de l’ouvrier d’usine, travailleur déraciné, tentant de se reconstituer une identité, une socialité et une culture dans un contexte généralement urbain. La charnière entre ces deux domaines d’exercice du travail peut être symbolisée par le statut tout particulier du mineur, dont l’apparition va de pair avec celle d’avancées technologiques et de méthodes modernes d’organisation du travail, mais dont la nature des activités les rattache à une tradition ancestrale de troglodytes laborieux et de Nibelungen serviles. Finalement, « ceux et celles de la houille » développeront un ensemble de codes sociaux, de loisirs (on pense ainsi à la colombophilie, mais aussi aux harmonies locales, à certains jeux, etc.), de rituels et de postures propres, enfin une langue porteuse d’une vision du monde (le wallon), pour s’imposer comme l’incarnation même de la valeur travail dans la littérature belge, et ce pendant près d’un siècle.
En ouverture de son étude essentielle sur la littérature prolétarienne, Paul Aron énumérait une série de représentants de l’écriture ouvrière avant 1914. Et un premier distinguo se formule entre ces ouvriers – typographes, bottiers, marbriers – qui écrivaient, qui de la poésie, qui des articles militants, mais rien de réellement personnel, et la génération qui suivra la création du Parti Ouvrier Belge, en 1885. Le surgissement de ce troisième pilier dans la vie politique belge va très rapidement manifester l’urgence de mener un combat culturel et se soucier de doter les classes populaires de moyens d’expression qui ne leur avaient jamais été réservés auparavant. Ce sera le projet mené par la Section d’Art, à travers les Maisons du Peuple. D’éminentes personnalités tels que le poète Émile Verhaeren ou l’écrivain George Eekhoud participeront à cet élan empreint de progressisme et d’humanitarisme.
En Belgique francophone, il ne faut pas attendre l’après-guerre pour que s’affirme une autre écriture du travail, non pas à vocation édifiante mais exprimant les angoisses, les tourments, les souffrances et les tragédies qu’il engendre. Le désabusement face aux grands idéaux d’un Sander Pierron dans Le tribun (1906), les douleurs de la prostituée exprimée dès 1919 par Neel Doff dans sa Symphonie de la faim, noircissent sévèrement le tableau. Sur le terrain de la mine, on doit au journaliste Marius Renard d’avoir en premier exprimé la détresse des Borains dans Gueule rouge (1894). Paul Aron a montré comment Renard s’était détourné de « l’épopée ouvrière » pour privilégier un vérisme sans concession, dénué d’espoir. Six décennies plus tard, il changera de ton pour se muer en chantre de son « pays », le Borinage, qu’il voit désormais comme un Heimat minier devenu « terre d’énergie ». Il n’empêche qu’avec Marius Renard, la littérature de la mine en Belgique trouve son premier témoin capital.
Enfin Malva vint…
À quiconque aborde l’écriture de la mine en Belgique francophone, le nom d’Alphonse Bourlard, alias Constant Malva, vient naturellement à l’esprit. De 1919 à 1940, ce forçat du pic et de la plume cumula à ses descentes journalières dans le trou la rédaction d’une œuvre poignante et sobre où il dépeindra mieux que quiconque le morne quotidien des « Gueules noires ».
Entré en littérature grâce à l’appui de Henry Poulaille, porte-voix majeur de la littérature prolétarienne en France, Malva sera souvent salué mais jamais pleinement reconnu, ce qui empêchera la parfaite éclosion de son talent. Il faut admettre que son style et son ton ne s’apparentent ni aux harangues révolutionnaires ni au militantisme actif auquel se prêteront plusieurs de ses contemporains. Ainsi, dans L’histoire de ma mère (1932), les petites gens s’expriment dans un langage policé et poussent la délicatesse jusqu’à s’apostropher au subjonctif passé ! La narration, si elle touche par son réalisme, reste d’une facture classique et souffre d’un certain purisme auto-correcteur, propre à nombre de créateurs belges de l’époque, avides de se voir agréés dans le giron du tropisme parisien.
On n’entend donc pas vraiment « parler peuple » dans ces pages, qui n’en gardent pas moins une indéniable valeur de témoignage sur la condition – et plus encore les affres intérieures – des écrivains-travailleurs. Malva, que Victor Serge taxait de « mineur d’opérette » parce qu’il le voyait fréquenter des personnes n’appartenant guère à son milieu, rompra avec le cliché exalté et idéologisé qui collait à sa caste dès l’incipit d’une confession aux accents sans détour, Un mineur vous parle (1948). Il y explique que, loin d’être une profession transmise par tradition, ce métier se contracte plutôt par reproductibilité et avec un sentiment de fatalité résignée ; de ce fait, il ne peut être aimé par ceux qui l’exercent. Malva déplore la grossièreté des hommes du fond tout en prenant acte du mépris dans lequel ils sont tenus. Se refusant de juger ceux dont il partagea le sort, il soutient : « À quelqu’un qui reprocherait au mineur sa mentalité, je pourrais répondre qu’il a la mentalité inhérente à son métier. Si au lieu de travailler dans le charbon et la pierre, cet homme travaillait dans la farine, son langage prendrait probablement une autre couleur. »
Après ces passages où se mêlent à la fois acuité et naïveté, le récit de Malva se fragmente en souvenirs d’enfance puis en évocations du sol natal, le Borinage, de ses vicissitudes historiques et de ses joyeuses ducasses, de ses proverbes couillus où le diable traine toujours un peu, de ses figures majeures et de ses gens « gais mais qui savent que la vie leur est mesurée ».
L’image d’un auteur monolithique vole en éclats devant une telle disparate de genres, car, même s’il y conserve un décor immuable, Malva s’essaye au roman (Le jambot), aux portraits et aux scènes sur le vif (Borins, Un de la mine) et enfin au journal intime, dans un texte sublimement intitulé Ma nuit au jour le jour. C’est dans cette tranche de vie « commencé[e] à une date prise au hasard et terminé[e] à la même date de l’année suivante », que Malva touchera à l’accomplissement. Il y passe de la description clinique de ses épuisantes heures dans la fosse à celle, sans fard, de ses frustrations d’artiste inabouti, se sentant de plus en plus isolé, quand ce n’est pas oublié, de ses pairs.
En prenant la décision d’écrire, le mineur doit assez tôt affronter un paradoxe, lorsqu’il s’agira d’exprimer sa condition : d’une part, il ne peut que vouloir l’améliorer, croire en un avenir meilleur pour lui et ses compagnons d’infortune ; d’autre part, son quotidien le renvoie à une réalité abrutissante, morose et physiquement éprouvante, qui laisse bien peu de possibilités à l’imaginaire de se développer. Ma nuit au jour le jour est la parfaite illustration de cet état d’esprit pris entre deux feux. Il est d’ailleurs représentatif à plusieurs titres des traits narratologiques et stylistiques prédominants de la littérature prolétarienne.
Tout d’abord, un caractère introspectif et une tendance marquée à la confession. L’écrivain prolétarien n’hésite pas à se mettre en scène, dans sa réalité la plus plate. Constant Malva choisit par exemple de tenir son journal pendant un an et de raconter « au jour le jour » les petits événements, les rituels de la vie des mineurs, mais aussi ses états d’âme (fatigue, réflexions sur l’écriture, aspiration aux loisirs, admiration de l’activité intellectuelle figurée par le ressourcement à Paris auprès de Poulaille ou la fréquentation d’auteurs belges, etc.).
Cette appréhension du vécu personnel et du monde induit évidemment une stylistique appropriée. Paul Aron employait à ce propos la très belle et pertinente expression d’«esthétique du ténu » (Paul ARON, La littérature prolétarienne, p. 175).
Tiraillés entre les exigences de dire le réel dans toute sa nudité, tout en le transformant quand même en matériau littéraire, les prolétariens se sont forgés une écriture pour répondre à leur questionnement artistique. En définitive, la littérature prolétarienne telle qu’elle s’est imposée dans les années 1920–30 consiste donc en la figuration mi-glorifiante mi-tragique d’anti-héros du labeur routinier, enfermés dans des paysages ou de décors tels que l’usine, la mine, le coron, etc. Autant d’univers clos où ils tentent cependant de se « réenraciner ». À ce titre, cette veine de l’histoire littéraire peut apparaitre comme une « sociologie sauvage », entre témoignage direct d’une réalité collective et plongée introspective.
Hubermont, Nisolle : écrivains-mineurs détournés
On ne peut cependant faire l’impasse sur les parcours idéologiques pour le moins sinueux, voire erratiques, de certains prolétariens qui s’expliquent notamment par l’inconfort de leur position sociale, ces écrivains se sentant déclassés sans être vraiment réintégrés au champ intellectuel.
Parti du trotskisme, proche des surréalistes, Constant Malva ne semblait pas prédestiné à connaitre un douloureux purgatoire après-guerre. Or, en 1940, il renonce à son travail de mineur et, au début de la guerre, il suit l’appel de Henri De Man, président du POB, qui réclamait une forme de soumission à l’occupant. Proche de l’UTMI (Union des Travailleurs Manuels et Intellectuels) collaborationniste, Malva pâtira jusqu’à sa disparition en 1969 d’avoir signé des articles pour des journaux « sous la botte ». Le parcours de son chef‑d’œuvre Ma nuit au jour le jour, écrit en 1937, reste particulièrement exemplatif. Michel Ragon, dans sa préface à la correspondance de Malva, émettait l’hypothèse que c’est bien à cause de son attitude pendant la guerre que, en 1947, Henry Poulaille rejette la publication d’un manuscrit qui lui avait été soumis huit ans plus tôt (Voir Constant MALVA, Correspondance, Labor, coll. « Archives du futur », 1985) ! Ballotté d’éditeurs en éditeurs, le livre ne connaitra de diffusion autre que confidentielle que grâce aux Éditions Maspero, en 1978, longtemps après la mort de son auteur.
On pense également au cas de Pierre Hubermont (1903–1989), dont les idéaux s’ancraient lui aussi à gauche, au départ. Engagé alors qu’il a à peine 17 ans dans les rangs du Parti Ouvrier Belge, fréquentant des auteurs socialistes ou communistes comme Charles Plisnier, Albert Ayguesparse ou Augustin Habaru, il publie en 1930 un roman dense et hyperréaliste, Treize hommes dans la mine, qui narre le destin d’une équipe de mineurs coincés sous terre par un éboulement de galerie.
Le récit de Hubermont s’inscrit pleinement dans l’atmosphère de crise de l’entre-deux-guerres. La tension qui l’anime est perceptible dès la description des mineurs enfilant leurs « tenue du fond, tenue de combat, hardes maculées de sueur, de poussières et de résine. Ces hommes casqués ont l’air d’aller aux tranchées. Le front, la taille, le front de la taille, n’est-ce pas comme à la guerre ? » (Pierre HUBERMONT, Treize hommes dans la mine, p. 27). C’est d’une voix sincère que Hubermont évoque les travailleurs dans toutes les attitudes que suppose la précarité de leur emploi : revendicatifs de leurs droits, animés de brefs élans de solidarité, ils s’avèrent finalement incapables d’assumer avec courage la mobilisation collective. Les treize qui se retrouvent au fond du trou seront sacrifiés sur l’autel des intérêts individuels à tout niveau de la pyramide, de la base au sommet.
Non dénué de talent, Hubermont sera lui aussi séduit par le néo-socialisme planiste de Henri de Man au tournant de 1940 et présidera aux destinées de la CCW (Communauté culturelle wallonne) subventionnée par l’occupant. Son adoption, dans les pages du journal La Wallonie qu’il dirige, des thèses cherchant à établir une composante raciale germanique aux origines du peuple wallon, ne lui sera jamais pardonné. Il sera condamné à la perpétuité, pour être libéré en 1950, mais, ne reconquérant jamais de position littéraire, pas même sous un nom d’emprunt, il demeurera très discret pendant les quelque quatre décennies qui lui restent à vivre.
Il faut également citer Charles Nisolle, l’un des rares écrivains belges à avoir été passé par les armes. Son œuvre très limitée (quelques contes ou articles parus entre 1934 et 1938 dans le périodique anarchiste Le Rouge et le Noir, un conte dans Esprit en 1937) est empreinte d’une tonalité particulièrement sombre concernant la figure du travailleur, qu’il n’exalte absolument pas. L’exécution de Charles Nisolle tient plutôt à son engagement dans le rexisme et à sa présence, attestée par le témoignage du « Führer wallon » dans son ouvrage La Cohue de 40, aux côtés de Léon Degrelle sur le front de l’Est. Il sera fusillé en 1947.
8 août 1956
Après-guerre, la littérature prolétarienne produite par des auteurs et autrices francophones de Belgique est moins présente dans les dynamiques du champ littéraire. Entachée par les engagements de ses représentants majeurs, elle se trouve pour longtemps reléguée à des productions régionalistes ou dans les anthologies. Ainsi, il faudra parcourir le florilège de la Littérature prolétarienne en Wallonie, publié par Plein chant en 1985, pour dénicher quelques pages vibrantes d’émotion signées en 1957 du méconnu Hector Clara. Les protagonistes de Nos Haras inconnus ne sont autres que… les chevaux de traits de berlines dans les galeries minières. Nous sont présentés tour à tour Le Gros, Blanc, Baptiste et autre Satan, ouvriers à part entière, à la différence près qu’eux sont voués à finir leur existence dans les entrailles de la terre où ils ne descendent qu’une fois. Ce texte fait partie des mille et un diamants noirs dont rutile la littérature de mine.
D’autres auteurs ont abordé l’univers de la mine autrement que par le petit bout de la lorgnette, avec davantage de souffle et à nouveau en « écrivains du monde ouvrier », non plus en « ouvriers écrivant ». Quand il fait paraitre Bauduin-des-mines chez Gallimard en 1939, le Carolorégien Oscar-Paul Gilbert (1898–1972) inaugure un cycle romanesque ambitieux qui se conclura en 1948 avec un titre qui fait écho à Lemonnier, La fin des Bauduin. D’ascendance familiale aisée (son père fut directeur d’hôpital puis pharmacien), Gilbert, formé au lycée Jeanson-de-Sailly à Paris et devenu journaliste pour Le Peuple notamment, ne peut être vu comme un prolétarien. Mais son œuvre marque un premier moment de retour mémoriel global sur l’activité minière dans la mesure où cette fresque d’une famille de maitres-charbonniers embrasse aussi bien les destinées des damnés de la terre que des possédants. Elle couvre en outre une période particulièrement sensible de l’histoire puisqu’elle se déroule essentiellement pendant la guerre, alors que l’Administration militaire mise en place par l’occupant avait pour seul souci de faire tourner à plein régime l’exploitation des ressources du pays. De conviction socialiste, Gilbert a pu installer une authentique dramaturgie pour chacun de ses personnages, quel que soit son statut social, et par là faire de la mine le cadre d’un dialogisme romanesque puissant. Elle met en scène tous les drames humains liés à cet univers âpre, à commencer par celui de l’accident minier, motif central chez un Hubermont et qui ici devient un élément pivot de la narration parmi d’autres. La fiction aura tôt fait d’être dépassée par la réalité.
Le 8 aout 1956, 262 hommes de douze nationalités différentes périssaient au charbonnage du Bois du Cazier à Marcinelle, en Belgique. Cette date reste dans la mémoire ouvrière comme l’une des pires tragédies de l’histoire des Gueules noires en Europe. Au-delà de l’onde de choc émotionnelle qu’elle suscita, une polémique s’ensuivit, à propos des responsabilités à chercher principalement au niveau patronal.
L’instruction judiciaire de l’affaire n’aboutit qu’à de dérisoires dédommagements, sans que justice soit réellement rendue aux victimes, directes ou indirectes, de la catastrophe. La dénonciation d’un système d’exploitation dégradant fut à l’époque étouffée par les pesants débats d’experts et le jargon technicien des ingénieurs. Et le public, après s’être captivé au beau milieu de ses vacances pour le sordide feuilleton de la remontée des corps, eut tôt fait de ne plus s’en soucier. Trois ans plus tard, seuls de rares entrefilets dans les journaux feront écho du verdict des juges à l’encontre des cinq inculpés : non coupables. Qui l’eût cru ?
L’ouvrage de référence sur le sujet, Tutti cadaveri (Aden, 2005), laissait alterner trois regards sur un même événement. D’abord, l’apport de l’archiviste passionnée, Marie-Louise de Roeck, attachée à réunir les documents originaux et à recueillir les souvenirs des ultimes survivants ; ensuite, la contribution de la jeune historienne Julie Urbain, resituant avec grande clarté le contexte du drame (bilan économique du pays au tournant de l’après-guerre, politiques d’immigration concernant la main d’œuvre majoritairement italienne, fondation et développement du Bois du Cazier, relation détaillée des enquêtes et du procès) ; enfin, l’approche engagée du syndicaliste, Paul Lootens, qui a élargi sa conclusion à la vaste problématique de la législation sur l’accident de travail.
Cette étude rassemblait avec une irréprochable exhaustivité les pièces du dossier. La douleur n’est pas exclue de ces pages, notamment de celles où la parole est donnée aux témoins, pour exprimer leur impuissance, leur insondable désarroi. Elle cède rapidement la place à la révolte, quand par exemple on revient sur le cas Gastone Lodolo, qui, pour l’avoir « un peu trop ouverte », se vit arbitrairement arrêté puis expulsé de son généreux pays d’accueil.
L’événement de 1956 a marqué les corps et les cœurs. Il signe aussi un tournant définitif dans les esprits. Deux ans après le drame de Marcinelle parait l’anthologie d’Achille Delattre intitulée À la gloire du mineur. C’est autant un chant qu’un éloge quelque peu funèbre à la mémoire d’une figure qui déjà s’estompe sur le terrain social. Les grandes grèves de 1960 se profilent, le déclin industriel wallon s’amorce et rendra son dernier soupir au mitan des années 1980. Les enfants, puis les petits-enfants de mineurs se hissent sur les épaules des titans fourbus pour accéder à d’autres ambitions professionnelles, dans d’autres secteurs économiques. Le wallon, langue jadis tripière des solidarités et des revendications, n’est plus guère parlé. Les galeries souterraines se désertent pour ne plus se creuser que dans la mémoire de celles et ceux qui ont eu la patience d’écouter leurs ainés, voués autrement à devenir juste des « vieux ».
La catastrophe de Marcinelle hante la mémoire de nombreux.ses écrivain.e.s belges d’expression française. Elle est mise en scène par Jean Louvet et Marie-Louise de Roeck comme une tragédie en quatre temps ; elle occupe une place importante dans le roman historique Les années paix de Michel Claise ; elle fait l’objet d’une nouvelle, Pays noir, dans le recueil Belgiques de Jean Jauniaux ; elle est reponctuée par une solennelle polysyndète, traduite en italien, dans Tutti cadaveri d’Éric Brogniet ; elle est au cœur du roman noir de Paul Colize Devant Dieu et les hommes, où une jeune journaliste couvre un procès criminel dans le sillage de l’accident ; elle est enfin le déclencheur de la quête mémorielle entamée par Angela, La fille de Nino, dans le premier roman de la prometteuse Gabrielle Borile.
Mais la tragédie, dont 136 victimes étaient des Italiens, a surtout eu pour corollaire un changement socio-politique majeur. Le Protocole belgo-italien du 23 juin 1946, établissant l’échange de main‑d’œuvre, est rompu. L’immigration en Belgique va changer de visage, même si la « Légion du sous-sol » – ainsi que la désignait en 1958 le beau titre d’Eugène Mattiato –, définitivement remontée à la surface, s’enracine durablement dans ce sol qu’elle a aussi irrigué de ses larmes, de sa sueur et de son sang.
Une parenté évidente relie Eugène Mattiato (1910–1991) à un Constant Malva, et ce n’est pas seulement l’exercice d’un métier. Il s’agit d’une communauté de regard, désidéalisé, sur une catégorie bien spécifique de travailleurs. En effet, le personnage mis en scène par Mattiato, le délégué à la sécurité Malco, ne se prive pas de morigéner ses compagnons d’infortune en leur enjoignant d’utiliser correctement le matériel mis à leur disposition. Ce sens de l’autodiscipline est l’une des conditions de leur survie, mais elle n’est pas aisée à intégrer de la part d’individus ayant pâti d’un déficit d’éducation. Mattiato s’en désolait : « Le langage abominable, les kyrielles de blasphèmes, les vociférations, les féroces chamailles, l’effarant mépris de leur personne, l’absentéisme, les exploits si négatifs des fiers-à-bras, sont inhérents à l’exercice même du métier de mineur en Belgique ». Paul Aron expliquait cette intransigeance par le fait que l’expérience de Mattiato, employé à descendre dans le trou dès 1924, à quatorze ans, était « plus proche de celle des mineurs belges que des nouveaux arrivants ».
Toute différente est l’approche de Girolamo Santocono, arrivé en février 1953 à Morlanwelz alors qu’il est à peine âgé de trois ans. Son Rue des Italiens, paru en 2001, retrace, sur un mode éminemment intime et sensible, une enfance puis une jeunesse passées dans l’environnement laborieux de L’Étoile, le charbonnage de Mariemont-Bascoup. Le père de Santocono, à qui l’œuvre est naturellement dédiée, a fait partie de cette génération miséreuse d’Italiens du Sud fascinés par les affiches de propagande qui montraient des mineurs du Nord allumant leurs cigarettes avec des billets de mille… Le garçonnet fera donc partie de ces milliers d’émigrants arrivant en train comme après un long exode. Lui, il débarque en plein mois de février, alors que le pays est sous la neige. Une découverte de la blancheur et du froid, qui s’obscurcira bientôt et ne se réchauffera guère. Sa Comédie humaine vire souvent à la Commedia dell’arte, surtout quand il croque les chauvinismes inter-régionaux qui subsistent, loin de la Botte, entre l’Abruzzese, le Marchiggiano et les Siciliens ! Avec un art consommé du trait, Santocono croque ainsi le peuple de la nuit, la famiglia, les voisins, les camarades d’école, et orchestre la partition de ce que Jeannine Paque qualifiera de « Rital-littérature ». L’une des spécificités de cette veine ? Affirmer modestement mais fièrement sa différence. Le père de Girolamo l’affirme : « Le charbonnage est pour nous un moment de plus dans notre vie, au même titre que la misère, la guerre, le fascisme, les tremblements de terre… [le mineur belge] a une mémoire de mineur, lui. Moi, non ! Et même si lui et moi avons sué les mêmes gouttes, craint les mêmes coups de grisou et attrapé la même silicose, lui parle de sa vie, moi de mon boulot… C’est différent ! ».
Des maux, des mots, voilà tout ce qui resterait de ce passé irrémédiablement enfoui ? En 2006, Sergio Salma avançait une proposition audacieuse pour renouveler le regard sur ce qui s’était joué à Marcinelle, en 1956, avec une bande dessinée en noir et blanc qui flirte avec le roman graphique. Immanquablement, et même si son trait est plus fluide et tendre, on pense aux contrastes d’un Frans Masereel, surtout dans ces cases où la tension est à son comble. Le travail de Sergio Salma, au même titre que ceux précédemment cités, nous prouve que le passé n’est jamais vraiment lettre morte. Sans de telles remises en perspective, que la fiction contribue à actualiser, à fixer et à universaliser, certain « fait divers » se résumerait à quelques photos de femmes en noir, agrippées à un portail, pressentant que leur deuil se trame à 1000 mètres de fond, dans l’attente, l’insupportable attente que soit remonté, au mieux un survivant, au pire un cadavre. Mais, au moins, qu’il en subsiste quelque chose de présent…
Frédéric Saenen
Repères bibliographiques
- Paul ARON, La littérature prolétarienne, Loverval, Labor, coll. « Un livre une œuvre », 1995, rééd. coll. « Espace Nord », 2006.
- Gabrielle BORILE, La fille de Nino, Bastogne, Weyrich, coll. « Plumes du coq », 2026.
- Éric BROGNIET, Tutti cadaveri, Amay, L’arbre à paroles, 2017.
- Michel CLAISE, Les années paix, Avin, Luce Wilquin, 2010, rééd. Bruxelles, Genèse édition, coll. « Les poches belges », 2020.
- Paul COLIZE, Devant Dieu et les hommes, Bordeaux, Hervé Chopin, 2023, rééd. Paris, Folio policier, 2024.
- Jacques CORDIER, Vital BROUTOUT, Littérature prolétarienne en Wallonie, Chronique et récits (Clara, Nisolle), Bassac, Plein Chant, coll. « Voix d’en bas », 1985.
- Marie-Louise DE ROECK, Julie URBAIN et Paul LOOTENS, Tutti cadaveri, Le procès de la catastrophe du Bois du Cazier à Marcinelle, Bruxelles, Aden, coll. « EPO », 2006.
- Achille DELATTRE, À la gloire du mineur (anthologie), Cuesmes, Impricoop, 1958.
- Oscar-Paul GILBERT, Bauduin-des-mines, Paris, Gallimard, 1939, rééd. Loverval, Labor-RTBF, coll. « Espace Nord », 1996.
- Pierre HUBERMONT, Treize hommes dans la mine, Paris, Valois, 1930, rééd. Loverval, Labor, coll. « Espace Nord », 1993.
- Jean JAUNIAUX, « Pays noir », dans Belgiques, Hévillers, Ker éditions, 2019.
- Jean LOUVET et Marie-Louise DE ROECK, Bois du Cazier, Manage, Lansman, 2006.
- Constant MALVA, Paroles de mineurs, Présentation de Michel Ragon, Paris, Omnibus, 2007.
- Eugène MATTIATO, La légion du sous-sol, Loverval, Labor, coll. « Espace Nord », 2005.
- Marius RENARD, Le Borinage, terre d’énergie, illustré par l’auteur, Bruxelles, Imprimerie Bullens, 1951.
- Sergio SALMA, Marcinelle 1956, Casterman, coll. « Écritures », 2006.
Girolamo SANTOCONO, Rue des Italiens, Mons, Le Cerisier, 2001.
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°228 (2026)






