Là où des choses nouvelles peuvent avoir lieu

Char­ly DELWART, Chut, Paris, Le Seuil, 2015, 171 p., 17 €/ePub : 11.99 €

delwartCe n’est un secret pour per­son­ne – ce serait même enfon­cer des portes grandes ouvertes : nos mon­des sont en muta­tion. Nous don­nent par­fois – sou­vent – l’im­pres­sion de vivre dans une époque au bord du gouf­fre, où tout s’ef­fon­dre, nos croy­ances et aspi­ra­tions col­lec­tives, nos façons de penser l’É­tat, le « vivre ensem­ble », notre con­fi­ance jusqu’alors, dis­ons, aveu­gle dans nos insti­tu­tions sociales, poli­tiques, économiques, judi­ci­aires, etc.

Et quoi que tu fass­es, jeune homme, quoi que tu dis­es, jeune fille, l’ac­tu­al­ité te rat­trape, se rap­pelle à ton sou­venir. Te dit l’ur­gente néces­sité qu’il y a, prob­a­ble­ment, à rebat­tre les cartes, à repenser le monde comme il va.

Des livres nous par­lent déjà de l’après. Nous sor­tent la tête du guidon. Nous invi­tent à voir que, déjà, autour de nous, il y a des gens, des com­mu­nautés, un peu partout dans le monde, qui repensent la vie, organ­isent, en dehors de tout par­ti, de façon très pra­tique, au quo­ti­di­en, la vie de tous les jours.

Chut, dernier roman en date de Char­ly Del­wart, est l’un de ces livres. Je le place, en tout cas, dans ma bib­lio­thèque per­son­nelle, aux côtés d’À nos amis du Col­lec­tif Invis­i­ble, des Années 10 de Nathalie Quin­tane, des livres de John Hol­loway et de Bernard Aspe.

Chut, c’est l’his­toire de Dim­i­tra, une Grecque d’au­jour­d’hui. Son corps bouge. Change. Passe de l’en­fance à l’ado­les­cence. Ce corps en muta­tion vit dans la Grèce d’au­jour­d’hui. Pays en muta­tion. Pays som­mé de ren­dre des comptes. Courber l’é­chine. Se pli­er aux dik­tats du FMI. De l’U­nion Européenne. De la Banque Mon­di­ale. Pays lab­o­ra­toire où, vaille que vaille, des gens résis­tent. Le font savoir sur les murs. Lais­sant partout des graf­fi­tis. Des mots comme des actes de résis­tance con­tre une sit­u­a­tion qui n’est ni désirée, ni désir­able. Des mots lais­sés par des gens désireux d’autre chose. D’un autre monde. Plus juste et équitable. Où l’on repar­ti­rait de zéro. Repenserait la vie de façon très pra­tique. Si besoin, en se pas­sant des struc­tures exis­tantes.

Dans cette Grèce d’au­jour­d’hui – mais ce pour­rait être l’Es­pagne, le Por­tu­gal, l’I­tal­ie, le Chi­a­pas –, Dim­i­tra prend une grande déci­sion : se taire. Ne plus ajouter de mots aux bruits du monde. Son souci ? Aigu­is­er son regard. Se taire pour mieux observ­er les muta­tions de son corps. Mieux not­er les signes de résis­tance que sont, pour elles, les graf­fi­tis. Ils fleuris­sent nom­breux dans Athènes. Mieux saisir, égale­ment, les rela­tions famil­iales, l’amour de ses par­ents qui s’é­ti­ole, le divorce qui se pro­file, peut-être, à l’hori­zon. Se taire, donc, tant que les sit­u­a­tions ne s’é­clair­ciront pas. Tant que des signes tan­gi­bles d’amélio­ra­tion ne seront pas vis­i­bles. Son but ? Écrire ce qui vaut la peine d’être écrit, trou­ver une façon d’écrire à la hau­teur de l’époque. Se dot­er d’un pro­jet d’écri­t­ure effi­cace, sus­cep­ti­ble de touch­er ou de retenir, fût-ce durant une minute, l’at­ten­tion des pas­sants, des messieurs et mes­dames tout-le-monde emportés, comme Dim­i­tra, dans les tour­bil­lons actuels.

Les grandes forces de Del­wart ? D’abord, mêler joyeuse­ment et habile­ment ces trois fils rouges, ces trois « crises ». Gliss­er de l’une à l’autre tam­bour bat­tant. Ensuite, nous faire sen­tir à quel point tout ceci, toute la démarche de Dim­i­tra, tout son pro­jet, est « expéri­men­tal », relève de l’in­ven­tion : non, il n’y aura pas de retour en arrière ; non, la Grèce – le monde ? –, le corps de Dim­i­tra, la famille, ne pour­ront plus être comme avant ; oui, tout est devant soi, à inven­ter, au jour le jour. À con­di­tion, toute­fois, de se dot­er d’un sens. Une direc­tion. Une démarche à suiv­re. Les graf­fi­tis fleuris­sent. Intriguent Dim­i­tra qui s’es­saie, à son tour, mal­adroite­ment d’abord et la peur au ven­tre, à laiss­er ci et là des phras­es, des mots sur les murs. Très vite, Dim­i­tra note que, non, on ne graffe ni n’im­porte quoi, ni n’im­porte com­ment. Il faut que cela fasse sens. Au moins pour soi.

Voilà pourquoi Dim­i­tra laisse des phras­es du passé, par exem­ple. De la Grèce antique. Phras­es de Pla­ton. D’Aris­tote et ses potes. S’in­vente ain­si un avenir relié au passé. À ce qu’elle trou­ve, per­son­nelle­ment, de meilleur dans le passé.

Chut est un roman où l’écri­t­ure, l’acte d’écrire, est au cen­tre. Au-delà des expéri­ences de Dim­i­tra, dif­fi­cile dès lors, il me sem­ble, de ne pas y lire les préoc­cu­pa­tions de Del­wart : quelle écri­t­ure aujour­d’hui, pour quel monde, quel avenir, quels gens ?

Aucune réponse, bien sûr, à l’is­sue de Chut : tout reste encore à inven­ter.

Vin­cent Tholomé

♦ Lire un extrait de Chut pro­posé par Le Seuil