Archives par étiquette : Le Seuil

Benzine : le livre de sa mère

Rachid BENZINE, Ainsi parlait ma mère, Seuil, 2020, 91 p., 13 € / ePub : 9.49 €, ISBN : 9782021435092

Ainsi parlait ma mère, de Rachid Benzine : un court roman qui a tout d’un grand livre. Une déclaration d’amour à une mère par son fils cadet. Et un hommage à toutes ces femmes exilées, héroïnes du quotidien, qui ont porté leur(s) enfant(s) à bout de bras pour qu’il(s) puisse(nt) s’épanouir en terres étrangères.

Dès l’entame, nous sommes plongés dans l’intimité du narrateur, professeur de lettres de l’Université catholique de Louvain, et de sa « maman fatiguée, lassée, ravinée par la vie et ses aléas ». Nous sommes dans la chambre de cette dame devenue âgée, analphabète. Le fils a pris l’habitude de lui faire la lecture de La Peau de chagrin de Balzac. Une complicité acquise depuis des années. Un rituel tissé d’affection partagée. Et pas question d’en changer le moindre mot, la moindre inflexion. Ainsi parlait ma mère parle du pouvoir de la littérature à travers le livre préféré de la mère, mais est aussi le livre consacré à la mère. Continuer la lecture

Le roman, cette fable du siècle

Pierre MERTENS, Les bons offices, Seuil, coll. « Points. Signatures », 2019, 564 p., 11.40 €, ISBN : 9-782757-881699

On ne soulignera jamais assez combien la littérature francophone de Belgique, lorsqu’elle est mise en valeur dans des éditions de prestige, retrouve la place qui lui revient, dont les effets de mode ou de réputation, et l’absence de vraie promotion l’éloignent trop souvent. Comme d’autres écrivains belges – les « référents » historiques, comme De Coster, Lemonnier , Plisnier, mais aussi les contemporains comme Harpman, De Decker, Jones, Ayguesparse pour n’en citer que quelques-uns parmi les romanciers et nouvellistes –, Pierre Mertens a pris place parmi les « classiques » de la littérature française.  À son œuvre, dont on voit aujourd’hui avec le recul des années, et au terme d’une quinzaine de romans et recueils de nouvelles, l’importance et la cohérence, il manquait d’entrer dans une collection patrimoniale internationale de référence. C’est chose faite dorénavant, au moins pour un des romans, Les bons offices, les plus significatifs de la bibliographie mertensienne. Le Seuil a été particulièrement bien inspiré de l’insérer dans sa prestigieuse collection de poche « Signatures ». Elle réunit quelques figures de proue, dont les œuvres sont autant de balises incontournables lorsqu’il s’agit pour la littérature de prodiguer les indispensables instruments de compréhension du monde. Continuer la lecture

Au grand jeu de la société-écran

Myriam LEROY, Les yeux rouges, Seuil, 2019, 192 p., 17 € / ePub : 11.99 €, ISBN : 978-2-02-142905-3

L’univers des réseaux sociaux et des échanges écrits qui s’y déroulent inspire peu à peu les auteurs de romans, donnant une nouvelle forme d’expression au genre épistolaire de longue date exploité par les gens de lettres. Correspondance réelle ou simple prétexte à une mise en forme d’un récit, il est pratiqué dans Les yeux rouges sous une variante seconde, dans la mesure où la narratrice nous relate le contenu des envois reçus sans nous les livrer donner in extenso. Continuer la lecture

Festin rabelaisien de mots et de vélins

Un coup de cœur du Carnet

Stéphane MALANDRIN, Le mangeur de livres, Seuil, 2019, 191 p., 17 € / ePub : 11.99 €, ISBN : 978-2-02-141454-7

Il n’est pas fréquent d’avoir sous les yeux un roman qui soit une vraie surprise. Par le thème et l’écriture, Le mangeur de livres, premier roman de Stéphane Malandrin, réalisateur et scénariste français installé à Bruxelles, nous a apporté ce bonheur. Continuer la lecture

(Sur-)vivalisme, collapsologie et collapsosophie

Pablo SERVIGNE, Raphaël STEVENS, Gauthier CHAPELLE, Une autre fin du monde est possible. Vivre l’effondrement (et pas seulement y survivre), préface de Dominique Bourg, postface de Cyril Dion, Seuil, coll. « Anthropocène », 2018, 334 p., 19 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 9782021332582

Une autre fin du monde est possibleAprès le remarqué Comment tout peut s’effondrer sorti en 2015, les ingénieurs agronomes Pablo Servigne, Gauthier Chapelle et l’écoconseiller Raphaël Stevens,  « chercheurs in-Terre indépendants »,  poursuivent leurs réflexions dans un essai qui prolonge la « collapsologie » (dont ils sont les pionniers) en une collapsosophie. L’axiome des collapsonautes se définit comme « apprendre à vivre avec », avec la catastrophe en cours, avec la débâcle environnementale, avec l’effondrement de la société actuelle. De ce diagnostic condensé dans le vocable de collapsologie découle la mise en œuvre d’une éthique, d’une collapsosophie. S’appuyant sur un tableau clinique précis, incontestable (l’humanité menacée d’extinction dans le sillage de l’hécatombe de la biodiversité), les auteurs proposent des pistes fécondes qui réconcilient « méditants » et « militants », qui explorent l’idée de ré-ensauvagement, de nouvelles manières de coexister avec les non-humains, d’habiter la Terre.


Lire aussi : un extrait d’Une autre fin du monde est possible


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Le roman freudien

Lydia FLEM, La vie quotidienne de Freud et de ses patients, Préface de Fethi Benslama, Seuil, 2018, 336 p., 23 € / ePub : 16.99 €, ISBN : 9782021370751

flem la vie quotidienne de Freud et de ses patientsOn mesure toute la nouveauté de La vie quotidienne de Freud et de ses patients à l’occasion de sa réédition plus de trente ans après sa parution. À une époque où les études psychanalytiques étaient placées sous le signe de la théorisation, où l’œuvre lacanienne, son « retour à Freud », imposait sa puissance, ses réorientations —structuralisme, topologie… —, la psychanalyste Lydia Flem fraie une nouvelle approche de l’inventeur de la psychanalyse, de ses avancées conceptuelles, de ses patients, de son époque. Continuer la lecture

Devant soi, vingt ans de bon

Un coup de cœur du Carnet

Ariane LE FORT, Partir avant la fin, Seuil, 2018, 173 p., 17 € / ePub : 11.99 €, ISBN : 978-2021385540

le fort partir avant la finLe précédent roman d’Ariane Le Fort datait de 2013, et la lauréate du Prix Rossel 2003, qui publie avec une certaine parcimonie, nous propose chaque fois un travail précis, d’une écriture retenue et rigoureuse, avec un sens du concret le plus réaliste empreint de tact, de tendresse et d’ironie, et un désenchantement qui ne se prive cependant pas du goût de vivre. Partir avant la fin qui vient tout juste de paraître au Seuil s’entend dès l’abord à double entrée, laissant penser à une décision de quitter cette vie avant sa décrépitude ou de rompre une liaison avant la déception. Et le roman croise en effet et fait se rejoindre les deux thématiques d’une mère perdant peu à peu la mémoire mais obstinée à vouloir marcher dans la mer sans s’arrêter pour s’y noyer, et d’une femme entre deux amours qui a le chic, dit-elle, de remplacer une illusion par une autre. Continuer la lecture