Morphologie intime d’un supporteur de foot

Un coup de coeur du Carnet

Jean-Philippe TOUSSAINT, Foot­ball, Paris, Édi­tions de Minu­it, 2015, 124 p., 12,50€ / epub : 8,99€. Un ouvrage pub­lié avec le sou­tien de la Fédéra­tion Wal­lonie-Brux­elles

toussaint football« Que serait le foot­ball s’il n’y avait pas le Brésil ? » Jean-Philippe Tou­s­saint se pose incidem­ment la ques­tion, au détour des pages de Foot­ball, son nou­veau livre, un petit recueil de textes légers bien dans sa manière, l’air de ne pas y touch­er, tout en ironie, entre obser­va­tions fine­ment détail­lées et apartés secs à la Buster Keaton, avec pour sujet appar­ent, ses rap­ports avec le bal­lon rond et quelques Coupes du monde de foot. La par­tie n’est pas gag­née d’avance, si l’on ose dire, et Tou­s­saint le sait bien : « Voici un livre qui ne plaira à per­son­ne », écrit-il « ni aux intel­lectuels, qui ne s’intéressent pas au foot­ball, ni aux ama­teurs de foot­ball, qui le trou­veront trop intel­lectuel. » Il n’a pas tout à fait tort. Du moins, pour l’auteur de cette chronique, qui doit bien avouer au lecteur qu’en effet, il n’a guère dévelop­pé de goût pour le foot que dans son enfance, assez loin der­rière donc, et qu’aujourd’hui, il est inca­pable de don­ner le nom du gar­di­en de but des Dia­bles Rouges, pas plus qu’il ne peut iden­ti­fi­er les couleurs de mail­lots des équipes alle­mande, brésili­enne ou ital­i­enne (enfin, ital­i­enne : peut-être le rouge, comme pour les auto­mo­biles ? Mais nos Dia­bles, alors ?) Donc le foot­ball, avec ou sans le Brésil…

Le foot, une cosa men­tale

Et pour­tant, comme à chaque fois que Jean-Philippe Tou­s­saint s’essaye à quelque chose – voir sa par­tic­i­pa­tion cet été à l’exposition de Bozar, Les Belges. Une his­toire de mode inat­ten­due – on prend du plaisir et de la curiosité à le décou­vrir. Et peut-être ici davan­tage encore que précédem­ment, parce que ce  fameux bal­lon n’est que le pré­texte à une série de digres­sions plus per­son­nelles. Il y est moins ques­tion de sélec­tions de joueurs, de straté­gies de jeu, de trans­ferts financiers, de résul­tats factuels, ou de hooli­gan­isme, que d’une cosa men­tale façon de Vin­ci, selon l’auteur : « La nature de l’émerveillement que le foot­ball sus­cite provient des fan­tasmes de tri­om­phe et de toute-puis­sance qu’il génère dans notre esprit », con­fie docte­ment Tou­s­saint, à qui il arrive dès lors, dans les sit­u­a­tions graves, de s’énerver, voire d’invectiver et injuri­er l’arbitre.

Le foot, une régres­sion

Toute­fois, ce qui charme notre sup­por­t­eur, ce sont surtout les couleurs des saisons foot­bal­lis­tiques, notam­ment celles des Coupes du monde. Alors que nous y voyons les débor­de­ments bruyants assez inex­plic­a­bles d’individus grossiers pass­able­ment éméchés, lui retient des flot­te­ments et glisse­ments de foules, dans une atmo­sphère assez éthérée, faite d’attentes lentes et de sus­pense, de plaisirs naïfs, de cris de joies au Japon et d’embrassades un peu ridicules en Alle­magne. En gros, une forme cer­taine de « régres­sion », assure Tou­s­saint, qui le ramène à ses pre­miers émois de joueur/supporteur, entre deux images sautil­lantes de match sur une TV en noir et blanc des années 60, émois par­fois même mal­heureux, comme lorsqu’à onze ans, il ren­con­tra sur un ter­rain vague brux­el­lois les dures réal­ités du sol plané­taire, se frac­turant un bras au cours d’une par­tie entre grands et petits même pas glo­rieuse, évi­tant de peu à l’hôpital une « réduc­tion sanglante » du mem­bre endom­magé, terme médi­cal qui reste inscrit depuis dans les annales de la famille Tou­s­saint.

Le foot, une den­rée périss­able

Les déplace­ments au Japon en 2002 et en Alle­magne en 2006 con­stituent les moments d’épanchements les plus déli­cats pour l’écrivain-supporteur. Mais Tou­s­saint n’a rien vu de l’Afrique du Sud en 2010 (il suiv­ait l’artiste améri­cain Jeff Koons aux 24 heures du Mans, dans la Sarthe), et il croy­ait ne pas abor­der le Brésil durant l’été 2014. Pour­tant, dans sa mai­son du bout du Cap corse, la Coupe et son trophée ont fini par le rat­trap­er, en même temps qu’un orage vio­lent qui eut rai­son, coup du sort, de la con­nex­ion Inter­net et de l’électricité au moment des tirs aux buts Argen­tine/­Pays-Bas. Sus­pense insouten­able, heureuse­ment dénoué in extrem­is par l’entrée en scène d’un com­men­ta­teur ital­ien sur un tran­sis­tor à piles. « C’est peut-être là l’enjeu secret de ces lignes », analyse encore Tou­s­saint, « essay­er de trans­former le foot­ball, sa matière vul­gaire, grossière et périss­able, en une forme immuable, liée aux saisons, à la mélan­col­ie, au temps et à l’enfance. […] Je fais mine d’écrire sur le foot­ball, mais j’écris, comme tou­jours, sur le temps qui passe. » Et c’est sans doute pour cela que, attablé à une ter­rasse de Barcag­gio face à la mer Lig­ure, je me suis intéressé au foot­ball cet été.

Pierre MALHERBE

♦ Lire les pre­mières pages de Foot­ball pro­posées par les Édi­tions de Minu­it