De bonnes nouvelles du Congo

Richard ALI, Fred­dy KABEYA, Monique MBEKA PHOBA, Parole L.P. MBENGAMA, Bibish MUMBU, et Joëlle SAMBI, Nou­velles du Con­go,  Mag­el­lan et Cie, 2016, 146 p.

nouvelles_du_congoLes édi­tions Mag­el­lan et Cie décli­nent à l’envi une col­lec­tion forte déjà de près de quar­ante vol­umes qui rassem­blent des auteurs de nou­velles d’un pays, d’une région ou d’une ville, avec une prédilec­tion pour des des­ti­na­tions lit­téraires sou­vent oubliées. Ici, c’est du Con­go qu’il est ques­tion, autour de six auteurs dont le des­tin est lié à ce pays, par la nais­sance, l’origine ou le séjour long.

Joëlle Sam­bi, qui vit à Brux­elles, ouvre le recueil en fan­fare avec Reli­gion Ya Kiten­di. Elle y dresse le por­trait incroy­able de Cyprien Maton­do, alias N’Kwame, le grand prêtre Cavel­li Di Guc­ci. Cet homme rêve de rejoin­dre Paris, qu’il con­sid­ère comme la cap­i­tale mon­di­ale du beau vête­ment qu’il vénère en adepte de la grande sape. Si l’on sait le soin que les Con­go­lais réser­vent à leur mise, Cyprien en fait un culte à part entière qu’il décline en dia­tribes savoureuses et épicées des mots qui célèbrent le bien-vêtir dans son pays. Désor­mais, sa vie est toute dressée vers ce but ultime : l’exil pour une garde-robe. Avec lui, que rien n’arrête, nous pas­sons la fron­tière vers la terre promise dans un fes­ti­val d’images pleines d’espoir.

Parole M.P. Mben­gawa nous entraîne dans un monde tout dif­férent avec 1,2 et 3 pour 4 min­utes, qui suit le des­tin de deux frères alors que leurs corps aboutis­sent aux urgences après qu’ils en seraient venus aux mains. Ces deux vrais jumeaux, que tout devrait rap­procher, sont ani­més par une rival­ité dévo­rante. Nés à 4 min­utes d’intervalle, ils ont été enreg­istrés à l’état civ­il sur deux années dif­férentes, séparés qu’ils étaient par le fil de minu­it. Cet écart dans le temps a valu au pre­mier de pou­voir accéder au recrute­ment dans la police dont il rêvait alors que le sec­ond se l’est vu refuser. Et lorsque le sec­ond a porté la main sur la fiancée du pre­mier, un échange de balles mor­tel a eu lieu, les lais­sant entre la vie et la mort. Dans ce drame, beau­coup d’anecdotes cocass­es tant la con­fu­sion est grande et la haine entre ces faux frères immense. Mais cela ne nous donne pas encore la clé de l’énigme …

Monique Mbe­ka Pho­ba livre le réc­it le plus bref et sans doute le plus proche de l’univers des con­tes africains. En 6 pages à peine, Le jeune Mani Kon­go con­te sous une forme romancée l’histoire de cet homme qui devint le 7ème roi du Kon­go en 1509 et qui se con­ver­tit au catholi­cisme sous l’influence de la cour por­tu­gaise et dans le cadre d’un accord qui livra son peu­ple à l’esclavagisme. Il som­bra dans un renon­ce­ment pieux qui fit l’infortune des siens et ne récol­ta que l’incompréhension que le texte restitue avec brio.

Avec Pous­sière tu retourn­eras, Fred­dy Kabeya rap­porte l’infortune de cet homme qui rêvait de pos­séder un lopin de terre sur lequel cul­tiv­er. Ayant payé son dû à un chef cou­tu­mi­er pour un improb­a­ble titre de pro­priété, il entre­prend de tra­vailler son coin de terre au flanc de la colline mais il se fait sur­pren­dre par une pluie tor­ren­tielle qui le livre aux flots de boue qui déva­lent et empor­tent tout. De quoi méditer sur la van­ité du droit à la terre et la furie des élé­ments qui ne font qu’une bouchée des rêves.

Arrêt oblig­a­toire, celui du sou­venir, de Bibish Mum­bu, c’est l’histoire de Faï­da Nabin­tu qui, le temps d’attendre son bus, refait le tour de sa vie depuis qu’elle a tourné le dos à sa famille pour­tant nantie pour affirmer ses pro­pres choix et vivre sa vie. Avec elle, nous avons droit à des por­traits aux traits acérés, à la dénon­ci­a­tion du faux et surtout à la recherche du vrai, au plaisir doux de l’affranchissement et de la lib­erté.

Mom­baya, de Richard Ali, clôt le vol­ume avec une his­toire forte entre deux jeunes ado­les­cents. Sans qu’il soit vrai­ment ques­tion d’amour, un garçon et une fille sont unis par une com­plic­ité frater­nelle qui a encore la part de pureté des ami­tiés d’enfance. Et lorsqu’une dis­pute éclate, c’est le monde qui s’écroule, révélant la pas­sion qui cou­vait et ses ténèbres incon­nues. Une fable sen­si­ble et ter­ri­ble qui frôle l’indicible et célèbre la fragilité avec grâce.

On l’aura com­pris, ces six textes n’ont à pre­mière vue en com­mun que le pays qui les rassem­ble tant leurs univers sont dis­tincts et empreints d’une forte per­son­nal­ité. Mais ils ont aus­si en com­mun la puis­sance des fables qui son­nent juste et ils témoignent de la grande vivac­ité d’un espace lit­téraire qui se sin­gu­larise par la lib­erté de son ton, son indé­ni­able sens de l’humour et son poten­tiel créa­teur, tous ingré­di­ents qui devraient nous réserv­er d’autres belles sur­pris­es.

Thier­ry Deti­enne