Brèves d’écritoire

Un coup de coeur du Carnet

Jacques STERNBERG, Divers faits. Contes ultra brefs (presque) inédits, Dessins de Siné, Cactus inébranlable éditions, 70 p.

Si Félix Fénéon inventa le concept des « nouvelles en trois lignes », manière de rubrique des chiens écrasés surcompressée, Jacques Sternberg a quant à lui anticipé le « conte-SMS ». C’est du moins Éric Dejaeger qui nous en convainc, dans sa présentation du recueil Divers faits.

Jacques Sternberg se redécouvre sans fin tant son œuvre est foisonnante, à tel point que dans son cas, il ne serait peut-être pas hasardeux d’oser le néologisme d’« hyperographe ». Sa production effrénée peut bien sûr s’expliquer par des raisons sociologiques (une ambition de conquérir le champ littéraire parisien) et est d’autant plus admirable qu’elle prend place dans un quotidien âpre, Sternberg s’étant épuisé en boulots abrutissants pour assurer la subsistance de sa famille.

Mais quiconque se souviendra du troublant enlisement amoureux relaté dans Le Cœur froid ou encore des délectables Histoires à dormir sans vous se bornera à expliquer son talent comme étant la mise en œuvre (au sens littéral) d’une singularité d’écriture où se mêlent dérision, ludisme verbal et férocité.

Philosophe, il aurait à coup sûr été Cioran ; bruxellois, Louis Scutenaire ; humoriste, Raymond Devos. Car Sternberg n’utilise pas le langage, il s’en empare et, à coups de distorsions chiasmatiques, d’ellipses ablatives, d’entes subtiles, il sublime la rhétorique en poétique. Son attrait pour les formes concises était déjà patent dans des contes où le sort d’un personnage, réduit à l’état de pronom, se voyait expédié en quelques traits, un geste, une phrase, un acte, et en voilà assez pour une destinée. Dans Divers faits, Sternberg atteint en la matière des sommets qui ont tout de l’aiguille. Ses brèves d’écritoire nous susurrent à l’oreille quelques vérités narquoises sur notre présent… Eh oui, en 1954 comme en 2016, «une balle perdue d’un film à trois dimensions tue un spectateur », « une bande de criminels libère un directeur de prison », et « la surface totale des pôles serait recouverte d’immenses forêts vierges invisibles à nos yeux par effet de réverbération ».

À réduire ainsi à l’extrême l’espace de son écriture, Sternberg verse, en une virgule ou une conjonction, dans la dimension du temps. En virtuose, il passe du congru à l’incongru, use et abuse du réel de la seule façon admissible qui soit, c’est-à-dire avec magie, et la vie n’étant qu’une mauvaise blague, il en réécrit cent fois, mille fois, la chute. Vous l’ignoriez, mais vous attendiez ce livre, vous l’aviez même réclamé à votre insu : « Et puisque l’on insistait, l’auteur déclama ses œuvres posthumes. »

Frédéric SAENEN