Jacques Sojcher, Nietzsche

Les philosophes et le labyrinthe

Jacques SOJCHER, Niet­zsche, rien qu’un fou, rien qu’un poète, Renais­sance du Livre, coll. “Con­férences des Midis de la Poésie », 2000
Jacques SOJCHERNiet­zsche, la ques­tion et le sens, suivi de Niet­zsche ou Lev­inas, une confronta­tion intem­pes­tive, Ancrage, 2000

sojcher nietzsche rien qu'un fou rien qu'un poèteL’actualité amène simul­tané­ment deux livres de Jacques Sojch­er con­sacrés à Niet­zsche. Est-ce un hasard édi­to­r­i­al ou une célébra­tion dis­crète du cen­te­naire de la mort du philosophe ? L’un est le texte d’une con­férence pronon­cée en 1999 aux Midis de la Poésie et l’autre, la réédi­tion, lé­gèrement remaniée, d’un livre pub­lié en 1972.

D’emblée, avant de détailler les livres, il faut rap­pel­er que l’au­teur con­naît parfaite­ment son sujet, qu’il se balade (et nous in­vite à sa suite) dans l’œu­vre de Niet­zsche avec la plus par­faite aisance et jon­gle avec les références du philosophe-artiste de ma­nière absol­u­ment épous­tou­flante. Et, on le sait, Niet­zsche n’a pas pro­posé un sys­tème, quel qu’il soit, mais a rédigé sous forme d’apho­rismes les réflex­ions d’une pen­sée ouverte. Ain­si, les sources sont éclatées dans l’œu­vre et une cer­taine famil­iar­ité avec celle-ci aide au bon enten­de­ment des déve­loppements de Sojch­er. Car Sojch­er est lui aus­si poète et philosophe et il se pas­sionne à com­menter une œuvre dans laque­lle, comme il le rap­pelle, on avance sans che­min, en l’in­ven­tant au fur et à mesure. Entre la pen­sée labyrinthique et le plaisir du texte, il faut prévenir, donc, que les ba­lises seront rares et les ver­tiges, intens­es. Com­mençons par le texte de la con­férence. Sojch­er y abor­de, évidem­ment dirais-je, vu le lieu où elle est don­née, la ques­tion para­doxale de la poésie chez Niet­zsche, qui mé­prisait les poètes (« parce qu’ils mentent trop » est son point de vue philosophique) mais qui a pour­tant, lui-même, pra­tiqué la poésie. De ce sujet com­plexe (Niet­zsche, le pre­mier, a man­qué de clarté) et dans le cadre étroit d’une con­férence, Sojch­er s’en sort mais la con­fu­sion me sem­ble proche, car, pour ce court exposé, le nom­bre de con­cepts, de cita­tions ou de références donne déjà un peu le tour­nis. En bref, pour aider le lecteur, don­nons la réponse à ce para­doxe : cela dé­pend du niveau de qual­ité de la poésie ; la mau­vaise est con­damnée sans autre pré­ci­sion et la bonne est con­servée mais sans que per­sonne ne prenne la peine de la définir. Le sujet demeure déli­cat ; ne faisons grief ni à Niet­zsche ni à Sojch­er de ne pas nous don­ner d’ex­pli­ca­tions déci­sives. La ques­tion et le sens, qui reparaît aujourd’hui, près de trente ans après sa pre­mière édi­tion, est un essai net­te­ment plus volumi­neux et plus ambitieux. D’en­trée de jeu, Soj­cher con­cède toute­fois qu’il s’ag­it « plus d’un accom­pa­g­ne­ment pas­sion­né de lecteur que d’un com­men­taire de pro­fesseur ». Il fait bien car on entre dans des « inter­pré­ta­tions et des inter­pré­ta­tions d’in­ter­pré­ta­tions » (p. 21). Le plaisir du texte revient en force et comme le sujet s’y prête, Sojch­er en rajoute quelques couch­es.

Il est vrai qu’il est dif­fi­cile de par­ler du sens en se gar­dant d’être vic­time de la logique de la langue ; que ques­tion­ner, c’est inven­ter une forme nou­velle qui con­trarie la syn­taxe et la gram­maire, mais Sojch­er abuse de la si­tuation et son essai porte la mar­que d’une époque riche en jeux textuels de tous gen­res. Dans sa con­férence, il ose (p. 22) com­par­er Niet­zsche à une voiture (avec sa motric­ité dionysi­aque et son freinage apollinien)… Ici, il invite à dis­tinguer « néga­tion et néga­tion » (p. 26), « illis­i­bil­ité et illisibi­lité » (p. 32), « égoïsme et égoïsme » (p. 60). Chaque fois, ses expli­ca­tions sont intéres­santes mais fal­lait-il vrai­ment com­mencer par les for­muler ain­si ? Ailleurs, ce sont des affir­ma­tions (« la force du sens, c’est qu’il n’a pas besoin de se détourn­er de ce qui est », p. 96, « la pen­sée est insépa­rable de celui qui en fait l’épreuve », p. 121) au tru­isme qua­si tau­tologique qui don­nent la ver­tig­ineuse impres­sion qu’on pense en rond. A vrai dire, on est plutôt dans une spi­rale qui s’en­ri­chit à chaque tour et se re­modèle con­stam­ment mais fait aus­si, sans cesse, retour sur elle-même. Le but de l’au­teur n’est pas de trou­ver un mes­sage ou de délivr­er une vérité mais d’en­vis­ager l’œu­vre de manière ques­tion­nante et de faire sens tout en le recher­chant. Retour à cette idée d’« accom­pa­g­ne­ment »… qui con­cerne le lecteur aus­si.

La pen­sée de Niet­zsche a, certes, gardé toute son actu­al­ité mais le texte de Sojch­er est imprégné d’une époque qui a pra­tiqué à out­rance la haute voltige ver­bale et le mé­lange des gen­res et a beau­coup inter­rogé le(s) sens. L’idée de cet « accompagne­ment » a dû séduire mais aujour­d’hui, il ne peut être présen­té ni comme un essai philo­sophique ni comme une œuvre poé­tique. Par con­tre, il est le pre­mier livre d’une œuvre qui, par la suite, a beau­coup util­isé l’au­to­bi­ogra­phie. Tout compte fait, c’est sans doute en le con­sid­érant ain­si qu’on don­nera à ce texte sa meilleure réso­nance.

Jack Keguenne


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°115 (2000)