Sophie Buyse, Par-dessus les toits

Les grottes

Sophie BUYSEPar-dessus les toits, Let­tre volée, 2000

buyse par dessus les toitsDans une fos­se comme un ours,  chaque matin je me promène, écrivait Apol­li­naire en 1911, adres­sant de sa cel­lule de la San­té un sig­nal par­ dessus les toits et les années vers le pris­on­nier Ver­laine. Par-dessus les toits, c’est juste­ment le titre d’un livre récem­ment pu­blié par Sophie Buyse dans le cadre d’un pro­jet dévelop­pé durant Brux­elles 2000. C’est une sorte de vision mod­erne et locale des bas-fonds. Car les fos­s­es, ce sont aus­si les exca­va­tions que la société creuse pour y nich­er les aliénés, les trop vieux. Et ce sont même les ruelles de la ville qui appa­rais­sent comme creusées entre les édi­fices. Pour nous faire vivre en ces grottes, Sophie Buyse recourt à ses pro­pres témoignages écrits, à des pho­tos de Valérie Car­ros, ain­si qu’à des inter­views enreg­istrées sur un CD glis­sé dans le livre. Ces inter­views sont entrecou­pées de frag­ments de poèmes, choi­sis on ne peut mieux, musi­cale­ment chu­chotés dans un con­traste réus­si avec la tru­cu­lence bru­xelloise des per­son­nages inter­rogés. Le texte écrit démarre en force dans le sil­lage d’un clochard qui ressent l’im­pul­sive néces­sité de tâter, de palper du doigt les pa­rois des artères de la ville. Celle-ci sem­ble vibr­er sous « ce touch­er déli­cat qui douce­ment caresse ses murs ». Sophie Buyse aime aus­si se fau­fil­er der­rière les palis­sades de chantiers, descen­dre dans un ven­tre ouvert de la terre : « le trou offrait le spec­ta­cle d’un vide pro­pre, dépouil­lé : la terre était nue, cachée au cœur de la ville comme une blessure impudique ». Les rues sont étouf­fées par les falais­es des édi­fices. Sophie Buyle y échappe en escal­adant à con­tre sens les is­sues de sec­ours inter­dites des grands hôtels. Là haut, elle voit le ciel par-dessus les toits.

Peut-être voudrait-elle en découper des car­rés pour les apporter à ses amis enfer­més. Car le charme de ce livre, c’est de nous lais­ser décou­vrir la nature mutine, can­dide et samar­i­taine de son auteur. Aux aguets des esseulés, elle les amadoue, les séduit. Elle fait signe à des vieux oisifs qui la sur­veil­lent der­rière les vit­res d’une mai­son de retraite. Elle s’en­hardit, pénètre dans leur repaire, et met à prof­it cette effrac­tion pour venir dé­poser son écoute à leurs pieds. Le thème de l’im­por­tance du touch­er re­viendra sur les lèvres d’une pris­on­nière in­terviewée, qui voit sa pro­pre per­son­ne s’éva­nouir faute de con­tacts physiques, de poignées de main, de bais­ers sur la joue. Tout est sus­pect aux roy­aumes des internés où l’ho­mo­sex­u­al­ité doit bien régn­er. L’ab­sti­nence ultime, la pri­va­tion de l’acte d’amour, est exprimée de façon poignante par ces vers de Naz­im Hik­met, en 1941, époque où il était empris­on­né :

On nous a volé le droit d’en­gen­dr­er...
Vain­cre la mort dans une matrice féconde
Pro­créer avec toi mon amour
Il m’est inter­dit de touch­er à ta chair.

 Faute de touch­ers réels, des fan­tasmes s’ins­tallent chez le pris­on­nier et l’in­terné, qui se sen­tent désor­mais mar­qués à vie. Lorsqu’ils sor­tent de leur pur­ga­toire, quelqu’un ne va-t-il pas décel­er leur tatouage moral ? « C’est écrit sur mon front, ou bien sur mon dos. Je me sens mar­quée comme par cette fleur de lys qu’on chauf­fait dans les chairs », con­fie une anci­enne détenue. Davan­tage encore que l’emprisonnement, le pas­sage en psy­chi­a­trie vous mar­que : on est classé. Dans une mai­son de repos, on entre comme dans les ordres : sans ris­quer les affres de la sor­tie. Mais la prison comme l’asile d’alié­nés, après vous avoir dépouil­lé de la prise en charge de vous-même, vous rejet­tent sur le trot­toir. « A l’in­térieur, j’en souf­frais à fond, mais sor­tir, c’est pani­quant. Qu’est-ce qui se passe ? Tout va vite. La sirène d’am­bulance vous men­ace. Et même l’u­ni­forme du fac­teur vous panique. » Quand on est enfer­mé, le rêve est sal­va­teur, ne peut vous être ôté. Ain­si le ressen­tait Robert Brasil­lach, dans la prison de Fresnes, en 1944 :

Vienne la nuit que je m’embarque (…) Voici la mer voici la Seine Voici les fraîch­es joues des miens. Mal­gré la den­sité du réc­it écrit et oral, mal­gré le foi­son­nement d’ex­em­ples de la vie d’autrui, on voudrait pren­dre Sophie Buyse par l’é­paule, et lui dire : « racon­te-moi en­core plus de toi ». Mais elle nous ramène inex­orable­ment vers les autres.

Lise Thiry


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°116 (2001)