Daniel Charneux, Une semaine de vacance

Vertige du vide

Daniel CHARNEUXUne semaine de vacance, Luc Pire, 2001
Mise à jour 27/05/2024 : une réédi­tion du roman parait le 6 juin 2024 aux édi­tions MEO : Daniel CHARNEUXUne semaine de vacance, MEO, 2024, 16 € / ePub : 9,49 €, ISBN : 9782807004498

charneux une semaine de vacance luc pire charneux une semaine de vacanceUne semaine de vacance de Daniel Charneux com­mence comme un roman min­i­mal­iste : l’ab­sence de « s » au mot « vacance » est jus­ti­fiée par le fait que le nar­ra­teur, Jean-Pierre Jou­ve, veut s’en­nuy­er pen­dant ses con­gés : il aspire au vide. Il décide alors de s’of­frir une semaine de ran­don­née dans un départe­ment choisi en jouant aux fléchettes sur une carte de France : la Creuse, dont le nom tombe à pic. Il prévoit son itinéraire à l’a­vance de manière à éviter tous les sites touris­tiques, puis il se met en route. Comme dans un roman min­i­mal­iste, nom­bre de petits faits sans con­séquence sont racon­tés pour eux-mêmes (alors que dans un roman tra­di­tion­nel, les détails ser­vent à l’in­trigue générale ou ont fonc­tion de pro­duire l’ef­fet de réel théorisé par Roland Barthes).

Ain­si, on croise un tav­ernier inca­pable d’ex­pli­quer l’é­trange nom de son vil­lage, on apprend quelle est la façon la plus rad­i­cale de soign­er une ampoule au pied ou par quel moyen emporter dans un sac à dos la série com­plète des Tintin. Tou­jours comme dans un roman min­i­mal­iste, Daniel Charneux use d’une langue élé­gante qui ne recule pas devant les jeux de mots : Odile devient idole et les cal­culs math­é­ma­tiques appel­lent les cal­culs à la vésicule. Mais, tout en marchant, le nar­ra­teur pense à son passé et par­ti­c­ulière­ment à Odile, qui l’a quit­té depuis plusieurs années et dont l’ab­sence le fait souf­frir. Le texte s’éloigne alors du min­i­mal­isme pour laiss­er place à des ré­flexions d’or­dre général à pro­pos de l’époque, des hor­reurs du 20e siè­cle, de la pater­nité, de la reli­gion, de l’amour, de la Vie. En out­re, à de nom­breuses repris­es, le rêve envahit la réal­ité : le promeneur imag­ine la pais­i­ble région qu’il tra­verse à l’époque où y rég­nait l’ac­tiv­ité vol­canique. Il pense à la vie dans un vil­lage ancien à pré­sent recou­vert par les eaux. Il s’in­vente d’autres his­toires que la sienne : « […] j’au­rais pu être marin à bord d’une car­avelle, ou fli­busti­er sur un trois-mâts, par­courir le monde en qua­tre-vingts jours, être gouver­neur de tripot, archonte, hérésiar­que. […] Je pour­rais lire tous les romans, regarder tous les films, vivre par procu­ra­tion. » Ou il songe avec regret au père de famille idéal qu’il aurait pu devenir si Odile ne l’avait pas quit­té.

Enfin, de nom­breuses références cul­turelles tra­versent son esprit. Rel­a­tives en général à l’An­tiq­ui­té, elles sem­blent gra­tuites dans l’é­conomie du réc­it : on s’aperce­vra que l’une d’elle ne l’est absol­u­ment pas. Car la fin du roman ménage une sur­prise de taille au lecteur. Daniel Charneux, dans les dernières pages, s’é­carte tout à fait du mini­malisme ini­tial et verse dans un autre genre que nous ne pour­rions qual­i­fi­er sans pren­dre le risque d’éven­ter la mèche. La rup­ture est bru­tale, mais jus­ti­fiée a pos­te­ri­ori par cer­tains élé­ments soigneuse­ment glis­sés dans le réc­it au milieu de nota­tions ano­dines. Pour son pre­mier roman, Daniel Charneux a réus­si un bel exer­ci­ce d’équilib­riste sans céder, comme son per­son­nage, au ver­tige du vide.

Lau­rent Demoulin

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Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°117 (2001)