Sophie Buyse, L’organiste

Le livre des sons

Sophie BUYSEL’or­gan­iste, Images d’Yvoires, 2002

buyse l'organisteDans L’Or­gan­iste, troisième roman de Sophie Buyse, tout est son et le son est tout. Cela com­mence par le nom des peu­ples dans ce monde divisé, que coupe en deux un fleuve, que sépar­ent aus­si les manières de penser et de vivre, d’en­tendre ou non la musique, le bruit et la fu­reur. Chez les Echocides de la rive droite, le silence est impos­si­ble : « Le traf­ic est intense, les bruits fusent de toutes parts, des pub­lic­ités s’il­lu­mi­nent (…) et (…) inter­pel­lent d’une voix aguichante (…) Le pas­sant est inté­gré à la marchan­dise, il ne peut plus se dif­férenci­er de ce qui lui est présen­té ». Chez les Murmu­rants de la rive gauche règ­nent la pau­vreté et l’austérité morale. Les seuls chants admis­sibles sont ceux du culte et ceux des came­lots sur les marchés. Les autres sont inter­dits, comme à peu près tout, d’ailleurs, est inter­dit.

Entre les deux com­mu­nautés, « la divi­sion est de jour en jour plus mar­quée, (leur) retranche­ment (…) sus­cite une mon­tée de l’in­tolérance et de la haine de part et d’autre ». Au milieu du fleuve est une île, et sur l’île un Tem­ple que les Echocides ne fré­quentent plus, qui n’est plus con­sacré à rien, où le prêtre n’est plus le célébrant que de son amour pour la musique, où il s’adonne qua­si con­tinû­ment et sans ver­gogne au jeu de l’orgue. Car cela se pour­suit avec les per­sonnages de cet étrange réc­it, qui tous n’ex­is­tent que par les rap­ports, com­plex­es, qu’ils entre­ti­en­nent avec les sons. Ondine, petite fille, écoutait en secret son père jouer du piano. Bien plus tard, elle pra­tique le clavecin, pour elle-même et pour l’en­fant qu’elle porte en son ven­tre, puis accom­pagne au piano les films muets au musée du ciné­ma de la cité échocide. Son amant Yughi était un Mur­mu­rant, activiste du rap­proche­ment des peu­ples et de l’ou­ver­ture de sa com­mu­nauté au monde extérieur. Avant d’être assas­s­iné, il ne pou­vait plus communi­quer avec Ondine que par le biais des émis­sions d’une radio clan­des­tine. Ses mes­sages étaient des poèmes d’amour, comme des chants que sa voix mod­u­lait. De sa brève re­lation avec Ondine naît Abel — et la fécon­dation d’On­dine, le rude et vic­to­rieux par­cours d’un sper­ma­to­zoïde dans ses entrailles, est elle-même décrite comme le tri­om­phe fa­buleux d’une note de musique : « Des mil­lions de notes de musique par­tent à l’as­saut, têtes noires, ron­des, casquées, aux corps qui s’ébrouent, impa­tientes sous les oscil­la­tions du fla­gelle. Meute fébrile de croches et de vir­gules qui se fou­et­tent, se sur­passent. » C’est Abel qui est suivi au long de sa des­tinée, lui qui racon­te le plus sou­vent, qui apprivoise le drôle d’an­i­mal qu’est le clavecin, lui qui de­vient l’Or­gan­iste du Tem­ple, le maître des musiques et des sons — lui qui pense que les musiques sont capa­bles de tout, notam­ment de guérir les maux du corps et de l’âme ; et que les musiques peu­vent naître de tout, des vol­cans aus­si bien que des glac­i­ers, voire des corps mar­tyrisés pen­dant la guerre, ensuite patiem­ment débités et assem­blés de manière à con­stituer un orgue tel que nul n’en vit ni n’en enten­dit jamais, dont les so­norités ne pour­raient se révéler que sub­limes et insup­port­a­bles.

L’Or­gan­iste est un con­te dont les réso­nances éthiques et poli­tiques sont certes assez évi­dentes. Toute­fois, si cer­tains sym­bol­es pa­raissent trans­par­ents — comme l’opposi­tion de deux univers, de deux cul­tures qu’un rien suf­fit à ren­dre antag­o­nistes —, l’au­teure n’a pas pour autant voulu écrire un texte à clefs, lourd d’al­lu­sions et de mes­sages édi­fi­ants. Loin de four­guer une quel­conque leçon de morale, Sophie Buyse s’at­tache à Abel et à sa quête de lui-même. Là encore, tout fait sens qui eut forme sonore, et s’in­ter­roger par exem­ple sur le prénom d’A­bel, c’est d’abord rêver à sa proféra­tion : « A l’o­rig­ine, une gorgée d’air péné­tra comme une gifle dans ma tra­chée et ce vent glacé fit aus­sitôt naître un cri, annon­ci­a­teur de mon nom : Abel, orné des deux pre­mières let­tres de l’al­pha­bet. Je suis un éter­nel recommence­ment. Igno­rant la loi des séries, mon nom or­donne et désor­don­né les let­tres ain­si, je reste per­pétuelle­ment inachevé, inac­com­pli ». L’en­semble est servi par une écri­t­ure qui est belle mais sans affec­ta­tion, poé­tique sans mièvrerie — ce qui est suff­isam­ment rare pour être souligné.

Lau­rent Robert


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°126 (2003)