Des animaux, des arbres et des hommes
Sophie BUYSE, Confidences de l’olivier, maelström révolution, 2009
S’agit-il d’un « roman d’anticipation » ou d’une « fiction naturaliste », comme nous invite à penser la quatrième de couverture de Confidences de l’olivier, le dernier roman de Sophie Buyse ?
Que l’on opte pour l’anticipation, romancée ou non, cette fiction tellement plausible arrive à point nommé pour diversifier les raisons que nous aurions de nous inquiéter du désaccord planétaire entre l’homme et l’environnement. C’est bien le comportement humain qui est ici soumis à la question. Sinon celui des états, celui des sociétés « du nord », appelons-les ainsi pour la facilité, et des individus qui les composent. Sophie Buyse traque en effet une pollution beaucoup plus insidieuse que celles-là qui font la une de notre actualité des dernières semaines de 2009, quand les puissants de ce monde sont priés de rendre des comptes et surtout sommés de s’accorder sur des mesures rigoureuses de sauvegarde de la planète.
J’ai d’abord choisi de ranger le texte de S. Buyse du côté de l’anticipation, parce qu’il pourrait faire figure de manifeste prédictif d’une horreur à venir. Mais il est aussi le lieu d’une performance narrative fort intéressante. Fiction naturaliste, cela va sans dire, car la nature est bien là qui n’aime plus cependant certains de ses fils ou filles : le phénomène de la reproduction envisagé sous toutes ses formes, animale, végétale et humaine présente des irrégularités inquiétantes, des inégalités selon les règnes, semble-t-il. L’humain serait en bien mauvais cas. Le signal le plus apparent de la menace est clairement formulé lors d’un congrès international de gynécologie : c’est l’évidence de la diminution de la fertilité humaine, constatée un peu partout dans nos sociétés dites civilisées, ces dernières années. À côté des communications de praticiens de diverses spécialités – andrologues, cancérologues, psychiatres, endocrinologues, éthologues…, c’est par l’intermédiaire d’Iris, gynécologue et obstétricienne, que nous parviennent les informations précises sur la baisse de fécondité, côté femmes d’abord. Elle a une expérience professionnelle déjà longue et a pu observer l’évolution de la sexualité des femmes de sa génération et des suivantes. Depuis qu’elles peuvent contrôler leur désir d’enfantement par la prise de contraceptifs et retarder l’instant de la maternité, en raison de leurs activités professionnelles, de l’avis de leur conjoint ou tout simplement du choix lucide de prolonger la vie à deux, les femmes qui souhaitent enfin devenir mères et qui ont réuni les conditions propices – un partenaire adéquat, la disponibilité physique et psychologique, l’exercice de la liberté… – n’y parviennent plus, ou difficilement. Le stress de la vie contemporaine dans nos sociétés est incriminé, mais aussi le paradoxe où s’opposent le désir d’enfant et la stérilité assumée ou, chez la femme artiste par exemple, la peur de ne plus créer. Très affectée par ses propres observations, Iris est ouverte à toutes les investigations possibles, quel qu’en soit le domaine. Après plusieurs chapitres de considérations savantes, assumées par différents personnages, Sophie Buyse fait état et tire profit de rencontres plus informelles de scientifiques qui s’organisent en poche de résistance et c’est alors qu’elle se révèle une fois de plus habile romancière. à partir de ce moment où elle a réuni autour d’un souci commun et aux côtés de son personnage principal, seul personnage féminin, des représentants de disciplines différentes mais complémentaires, elle noue les expériences, confronte les discours, les lettres qu’échangent les chercheurs, dont l’entrecroisement va constituer l’ossature de l’intrigue. Et aussi sa diversité, son mouvement, car le récit mélange les réactions individuelles et les intègre à une vaste réflexion sur la sexualité, tant animale que végétale et humaine : se lient alors les attaches, qui se consolident en même temps que l’argument scientifique se diversifie, progresse et aboutit. Au lecteur de découvrir ensuite l’étonnant finale, envoûtant et d’une morale malicieuse.
Jeannine Paque
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°160 (2010)