Line Alexandre, Petites pratiques de la mort

Cadavres exquis

Line ALEXANDRE, Petites pra­tiques de la mort, Luc Pire, coll. “Le grand miroir”, 2008

alexandre petites pratiques de la mort« Le romanci­er … est ter­ri­ble­ment exposé à la vie », écrit Vir­ginia Woolf, dans un arti­cle pub­lié par le New York Her­ald Tri­bune, en 1926. Il ne peut, selon elle, se tenir en retrait comme les autres artistes car il n’oublie jamais et est rarement dis­trait, stim­ulé et manip­ulé en même temps par la réal­ité dont il tire son art. Peut-être a for­tiori s’il est une femme, serais-je ten­tée d’ajouter. Qu’en dirait Line Alexan­dre, elle qui, sans le savoir, lance comme un défi à cela qui paraît une évi­dence à son illus­tre devan­cière ? La vie, elle la prend à bras-le-corps, la con­sid­érant d’un point de vue inédit, dans un pre­mier roman, Petites pra­tiques de la mort, aus­si orig­i­nal que son titre peut l’annoncer.

À vrai dire, il n’y a pas grande dif­férence entre la vie et la mort ; cette dernière aurait même l’avantage de la durée, de la péren­nité. Surtout, pour le nar­ra­teur, si on la traite par des pra­tiques adéquates, qui requièrent un appren­tis­sage spé­ci­fique car la pro­fes­sion d’embaumeur ou, en terme plus pres­tigieux, de thanatopacteur, est un méti­er de pré­ci­sion et de rigueur, recon­naît son hor­loger de père, retrou­vé briève­ment après une éclipse de dix-neuf ans. Cyril, qui a été for­mé par un expert en la matière, Oscar Douce­feuille, devenu son mod­èle et une sorte de sub­sti­tut pater­nel, sait qu’il faut, out­re ces qual­ités pour bien pra­ti­quer, beau­coup de déli­catesse et même du sen­ti­ment, car « on ne traite bien que ceux que l’on appré­cie ». C’est sans doute pour cette rai­son qu’il ne réus­sira guère l’embaumement d’Emma B. , sa grosse voi­sine, « une dame Miche­lin » entichée de rose – fleurs et couleur –, à un point que le décor en devient « puru­lent ». Cette mythomane s’envoie à elle-même de fauss­es let­tres d’amour sup­posées écrites par son voisin qu’elle entend bien séduire  et appelle Rodolphe pour com­pléter son entourage flauber­tien, Léon, Gus­tave et per­ro­quet com­pris. Elle ne fera pas un beau cadavre, tout juste bonne à finir en vilaine momie quelque peu ratée. Si, avec cet épisode, on verse quelque peu dans le comique, ce n’est que pro­vi­soire : l’histoire est bien plus com­plexe qu’il n’y paraît. D’autant que le per­son­nage prin­ci­pal, déjà un peu frag­ile, va per­dre ses illu­sions et ris­quer « l’anémie d’espoir ». Il décou­vre que la mort peut être une souf­france non seule­ment pour celui qui la subit mais aus­si pour celui qui ne peut plus rien ni pour le vivant ni même pour le mort. Pour­tant, de sur­prise en sur­prise, et mal­gré une cer­taine grav­ité qui plombe pro­gres­sive­ment le paysage, la fin ne som­bre pas dans le trag­ique ou la tristesse. Elle donne donc à songer tant au lecteur qu’au héros et invite à réé­val­uer ce qui sem­blait peut-être un diver­tisse­ment plein d’esprit : une réflex­ion qui n’est pas près de s’arrêter.

Mais la lit­téra­ture y trou­ve aus­si son compte. Pas d’entrée en matière pseu­do-réal­iste, mais un con­stat bien net, pro­gram­ma­tique et suff­isam­ment mys­térieux dès les pre­mières lignes, qui éveille au plaisir de la lec­ture et le main­tien­dra tout au long du texte. Line Alexan­dre pra­tique une écri­t­ure sobre qui lâche ses éclats en douce, comme en pas­sant. Il y a là une économie de la syn­taxe qui relève de la maîtrise et une richesse d’imagination qui pro­duit les métaphores les plus imprévues. 

Jean­nine Paque


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°154 (2008)