Une transaction explicite ou comment renverser l’ultime tabou

Un coup de cœur du Car­net

Emmanuelle POL, Le prix des âmes, Bor­deaux, Fini­tude, 2015, 190 p., 17 €

polCette trans­ac­tion explicite, c’est celle qui lie la pros­ti­tuée, escort ou occa­sion­nelle, à son parte­naire. Elle serait com­pa­ra­ble, selon Emmanuelle Pol, dans son dernier roman, à celle qui se noue entre le psy­ch­an­a­lyste et sa patiente, ou cliente selon cer­tains. Je sim­pli­fie pour aller vite au cœur du sujet de ce roman auda­cieux, Le prix des âmes. Les âmes auraient donc un prix, tout comme les corps, dans cer­tains types d’échanges que l’auteure a choisi d’évoquer dans un chas­sé-croisé habile, voire un par­al­lèle avéré. Le per­son­nage prin­ci­pal est une femme trente­naire, Lucie, seule après un mariage déce­vant et une grossesse refusée. Elle a peu de ressources finan­cières mais se débrouille grâce à un tra­vail peu intéres­sant toute­fois suff­isant pour lui per­me­t­tre de vivre décem­ment et sans regrets d’une vie antérieure plus aisée. Par un de ces hasards qui n’existent peut-être que dans les romans, elle se voit l’objet d’une méprise et reçoit inopiné­ment de l’argent, à la suite d’une ren­con­tre toute pro­fes­sion­nelle pour le compte de son patron (!). Scan­dal­isée, tout d’abord, elle accepte, avalise ensuite l’étrangeté du don. Et bien­tôt elle souscrit à ce qu’elle définit dès lors comme un jeu. Pas si sim­ple : elle aura quand même l’envie sinon le besoin de con­sul­ter un psy­ch­an­a­lyste, recom­mandé par une amie. C’est d’ailleurs la pre­mière ren­con­tre avec le prati­cien qui ouvre le roman. Le mou­ve­ment est lancé : alors que les ren­con­tres tar­ifées avec des hommes vont se mul­ti­pli­er pour Lucie, s’organisant en accord avec sa vie nor­male, les entre­tiens avec le psy­ch­an­a­lyste vont devenir réguliers. Le mou­ve­ment devient en quelque sorte pen­du­laire. Emmanuelle Pol déploie toute sa vir­tu­osité en alter­nant, non seule­ment les séances qui se déroulent de part et d’autre, que ce soient les ren­dez-vous licen­cieux ou les tête-à-tête à final­ité thérapeu­tique, mais encore en suiv­ant une pro­gres­sion insi­dieuse et implaca­ble dans le chef des pro­tag­o­nistes. On se prend au jeu. On prend même par­ti, pour l’une ou l’autre des ver­sions, au gré d’un réc­it qui s’amuse des con­trastes : autant d’ambivalences qui engen­drent un doute déli­cieux. Aux for­mules élé­gantes qui évo­quent à loisir une jeune femme « marchant d’un pas élas­tique » et sec­ouant une épaisse chevelure blonde, suc­cè­dent les nota­tions brèves et triv­iales d’un com­porte­ment qui con­siste à « ten­dre son cul ». Plus con­cen­tré encore, ce syn­tagme, et il y en a beau­coup du même type : il sort « son argent et sa queue ». Un dis­posi­tif d’écriture qui suit au plus près chez l’héroïne ce curieux alliage de la révolte et de la séduc­tion voulue. Cette option lit­téraire révèle un choix plus pro­fond et pour l’auteure la néces­sité de crois­er des idées reçues qu’on n’a pas tou­jours l’habitude de con­fron­ter. Le prix des âmes est-il ou non com­pat­i­ble avec la charge des âmes ? Qu’en est-il alors du prix des corps ? Quelle est la dif­férence entre « faire du bien » et « faire plaisir » ?

Au vrai, cha­cun est et demeure soli­taire, tant la femme ten­tée par l’inédit que le psy, peut-être vic­time de son empathie. Il reste une inter­ro­ga­tion fon­da­men­tale pour celle qui a « joué l’actrice dans un théâtre d’illusions », et pour le lecteur, qu’en est-il finale­ment du plaisir ?

Jean­nine Paque