Une transaction explicite ou comment renverser l’ultime tabou

Un coup de coeur du Carnet
Jeannine PAQUE

polCette transaction explicite, c’est celle qui lie la prostituée, escort ou occasionnelle, à son partenaire. Elle serait comparable, selon Emmanuelle Pol, dans son dernier roman, à celle qui se noue entre le psychanalyste et sa patiente, ou cliente selon certains. Je simplifie pour aller vite au cœur du sujet de ce roman audacieux, Le prix des âmes. Les âmes auraient donc un prix, tout comme les corps, dans certains types d’échanges que l’auteure a choisi d’évoquer dans un chassé-croisé habile, voire un parallèle avéré. Le personnage principal est une femme trentenaire, Lucie, seule après un mariage décevant et une grossesse refusée. Elle a peu de ressources financières mais se débrouille grâce à un travail peu intéressant toutefois suffisant pour lui permettre de vivre décemment et sans regrets d’une vie antérieure plus aisée. Par un de ces hasards qui n’existent peut-être que dans les romans, elle se voit l’objet d’une méprise et reçoit inopinément de l’argent, à la suite d’une rencontre toute professionnelle pour le compte de son patron (!). Scandalisée, tout d’abord, elle accepte, avalise ensuite l’étrangeté du don. Et bientôt elle souscrit à ce qu’elle définit dès lors comme un jeu. Pas si simple : elle aura quand même l’envie sinon le besoin de consulter un psychanalyste, recommandé par une amie. C’est d’ailleurs la première rencontre avec le praticien qui ouvre le roman. Le mouvement est lancé : alors que les rencontres tarifées avec des hommes vont se multiplier pour Lucie, s’organisant en accord avec sa vie normale, les entretiens avec le psychanalyste vont devenir réguliers. Le mouvement devient en quelque sorte pendulaire. Emmanuelle Pol déploie toute sa virtuosité en alternant, non seulement les séances qui se déroulent de part et d’autre, que ce soient les rendez-vous licencieux ou les tête-à-tête à finalité thérapeutique, mais encore en suivant une progression insidieuse et implacable dans le chef des protagonistes. On se prend au jeu. On prend même parti, pour l’une ou l’autre des versions, au gré d’un récit qui s’amuse des contrastes : autant d’ambivalences qui engendrent un doute délicieux. Aux formules élégantes qui évoquent à loisir une jeune femme « marchant d’un pas élastique » et secouant une épaisse chevelure blonde, succèdent les notations brèves et triviales d’un comportement qui consiste à « tendre son cul ». Plus concentré encore, ce syntagme, et il y en a beaucoup du même type : il sort « son argent et sa queue ». Un dispositif d’écriture qui suit au plus près chez l’héroïne ce curieux alliage de la révolte et de la séduction voulue. Cette option littéraire révèle un choix plus profond et pour l’auteure la nécessité de croiser des idées reçues qu’on n’a pas toujours l’habitude de confronter. Le prix des âmes est-il ou non compatible avec la charge des âmes ? Qu’en est-il alors du prix des corps ? Quelle est la différence entre « faire du bien » et « faire plaisir » ?

Au vrai, chacun est et demeure solitaire, tant la femme tentée par l’inédit que le psy, peut-être victime de son empathie. Il reste une interrogation fondamentale pour celle qui a « joué l’actrice dans un théâtre d’illusions », et pour le lecteur, qu’en est-il finalement du plaisir ?

  • Emmanuelle POL, Le prix des âmes, Bordeaux, Finitude, 2015, 190 p., 17 €