Ars criticandi

Un coup de coeur du Carnet

Jacques DE DECKER, Lit­téra­ture belge d’aujourd’hui. La Brosse à relire, Brux­elles, Les Impres­sions Nou­velles, coll. « Espace Nord », 335 p.

Se présen­ter comme « cri­tique lit­téraire » peut s’avérer une entre­prise périlleuse. N’est-ce pas un ric­tus de défi­ance, voire de mépris, qui se des­sine sur le vis­age de l’interlocuteur ? Quoi, « cri­tique » ? Par­a­site, oui. Un bon­homme qui, inca­pable de torcher cor­recte­ment un livre, épuise sa vie à pass­er au crible ceux des autres. Il les descend avec rancœur quand ils lui parais­sent trop bons, ou les exhausse s’il est sûr qu’ils ne fer­ont point trop d’ombre à son chef‑d’œuvre en sem­piter­nelle ges­ta­tion.

Jacques De Deck­er n’est pas cri­tique lit­téraire, et pas parce qu’il a fait ses preuves de romanci­er, d’essayiste, d’homme de théâtre. Jacques De Deck­er est un passeur de lit­téra­ture. Écrire un arti­cle est bien peu de chose. Résumer une intrigue, décrire les tropes et les inflex­ions d’un style, évo­quer un con­texte, décrypter même une sym­bol­ique cachée… N’importe quel habile étu­di­ant en rhé­to’ peut s’en sor­tir haut la main. Mais ten­dre un livre à un incon­nu, le con­va­in­cre qu’il va, par là, à la ren­con­tre d’une sin­gu­lar­ité, d’une voix, d’un regard, et que cette expéri­ence le tra­vaillera longtemps au corps, à l’âme, jusqu’à le trans­former, imman­quable­ment : voilà le vrai tra­vail de celui que l’on nomme par paresse, par com­mod­ité, le « cri­tique lit­téraire ».

De Deck­er ne se con­tente donc pas de régur­giter, en un brou­et plus aisé à mâch­er mais for­cé­ment affa­di, les nour­ri­t­ures spir­ituelles qu’il a ingur­gitées. Il fonc­tionne par cer­cles con­cen­triques, par­tant du plus large (con­texte de l’œuvre, ancrage iden­ti­taire et his­torique), cer­nant ensuite avec minu­tie le pro­pos et son auteur (par­fois de façon très intimiste), visant enfin au noy­au (la langue et sa portée musi­cale, les sym­bol­es, les lignes de force). Et cela fait plus de quar­ante ans qu’à chaque arti­cle, « ça prend ». Pour Amélie Nothomb et William Cliff, Véronique Bergen et Jean Muno, Jacques Stern­berg et Jean-Pierre Ver­heggen, Suzanne Lilar et Con­rad Detrez. Et pour les quelque trente autres de qui, dans les pages du jour­nal Le Soir, De Deck­er s’est attaché à saluer le tal­ent, l’humour, la puis­sance, la beauté, l’esprit.

Ce recueil d’articles ne se lira pas d’une traite, certes, ni tou­jours en accord par­fait avec les engoue­ments et les choix de leur sig­nataire. Il s’extraira du ray­on avec en tête la ques­tion « Tiens, qu’en a dit De Deck­er ? » ; et à tous ceux qui débu­tent dans cette expéri­ence d’authentique partage qu’est la Cri­tique majus­cule, il servi­ra, par son élé­gance et sa finesse, de leçon d’écriture.