De la littérature considérée comme invention

Jean-Pierre BERTRAND, Inven­ter en lit­téra­ture. Du poème en prose à l’écriture automa­tique, Paris, Seuil, coll. « Poé­tique », 260 p., 25 €/ePub : 17,99 €

Car­togra­phi­er un genre, établir l’arbre généalogique d’une œuvre, retrac­er la tra­jec­toire d’un écrivain, autant d’entreprises qui exi­gent déjà beau­coup de la part de qui s’y lance. Mais cern­er un con­cept lit­téraire, voilà qui relève presque du tour de force, tant la matière à réflex­ion est trop flu­ente pour être véri­ta­ble­ment appréhendée dans sa dynamique et saisie dans sa logique intrin­sèque.

Jean-Pierre Bertrand, pro­fesseur de soci­olo­gie de la lit­téra­ture à l’Université de Liège, avait déjà signé, dans des ouvrages col­lab­o­rat­ifs, de pré­cieuses con­tri­bu­tions à la com­préhen­sion de ses auteurs de prédilec­tion (au pre­mier rang desquels, Gide et Laforgue), des regroupe­ments informels qu’il fréquente volon­tiers (les « romanciers céli­bataires », la nébuleuse « fin-de-siè­cle »), et plus générale­ment des formes lit­téraires au XIXe siè­cle, une ques­tion qui le pas­sionne.

Seul un Lecteur majus­cule de ce pedi­gree-là pou­vait donc pré­ten­dre s’attaquer à l’idée d’« inven­tion » en lit­téra­ture. Avant de cir­con­scrire l’objet, il s’est tout d’abord agi de le con­fron­ter avec ses sœurs, amies ou enne­mies. L’« imi­ta­tion », l’« imag­i­na­tion », la « décou­verte » sont en effet autant de notions con­nex­es qui, depuis le moyen-âge, entrent en per­cus­sion, voire en con­cur­rence, avec l’« inven­tion ». Jean-Pierre Bertrand dégage les spé­ci­ficités ter­mi­nologiques du voca­ble par un exa­m­en ser­ré de son éty­molo­gie, mais davan­tage encore par un savant décryptage. Cette par­tie « épistém­o­cri­tique », qui n’a au fond de rébar­ba­tive que sa désig­na­tion, per­met à Jean-Pierre Bertrand de situer « l’invention » dans ses con­di­tions d’émergence les plus prop­ices (les temps de crise, faut-il s’en éton­ner ?) ; dans le con­tin­u­um de la vision pro­gres­siste de l’histoire ; dans la sphère des dis­cours cir­cu­lant à son entour dès qu’elle appa­raît ; enfin dans les polémiques qu’elle ne manque pas de sus­citer, à l’instar de tout boule­verse­ment socié­tal majeur.

L’ambition pre­mière de l’ouvrage demeure cepen­dant d’« étudi­er com­ment se pose la ques­tion de l’invention de la lit­téra­ture au XIXe siè­cle, com­ment elle fait sens en regard de ce qu’on pour­rait appel­er l’ère mod­erne, l’idéologie de l’invention que véhicule le dis­cours social. Pourquoi, autrement dit, s’est-on mis à inven­ter en lit­téra­ture ? » En pas­sant au sec­ond volet, où sont envis­agés des cas pré­cis, le lecteur est défini­tive­ment con­va­in­cu d’avoir affaire là à une réflex­ion majeure dans le paysage actuel de l’essayistique fran­coph­o­ne.

Jean-Pierre Bertrand a notam­ment cet immense mérite d’avoir su sor­tir de leur pur­ga­toire des inven­teurs certes con­nus mais restés dans l’ombre, occultés par des indi­vid­u­al­ités autrement monop­o­lis­tiques – les Lamar­tine ou les Hugo, qui, par leur créa­tion mon­strueuse eurent beau jeu de s’accaparer les trou­vailles mod­este­ment forgées par d’autres arti­sans. Ain­si de la Lit­téra­ture et de la Cri­tique… Qui eût pen­sé qu’en 2015 une voix s’élèverait pour réaf­firmer que la mater­nité de la pre­mière était due à Madame de Staël, et la pater­nité de la sec­onde à Sainte-Beuve ? Jean-Pierre Bertrand a ce salu­bre culot. Allons bon, Madame de Staël ! Les frous-frous d’une robe à corset cin­trant un joli nom à par­tic­ule (celui d’un pein­tre aus­si, non ?), et un texte aus­si, à peine dénich­able en bouquiner­ie, que per­son­ne n’a lu, sur l’Allemagne du Sturm und Drang… ; quant à Sainte-Beuve, ce n’est rien d’autre que le con­tre-Proust, le copain aigre et fielleux des Goncourt, à la rigueur, pour les éru­dits abso­lus, le chroniqueur de la clique rig­oriste de Port-Roy­al.

Les pages con­sacrées à ces deux fig­ures, que la moder­nité aura trans­for­mées en clichés ambu­lants, sont des mod­èles, non pas de réha­bil­i­ta­tion, mais de jus­tice lit­téraire. Car nous devons bien à la belle Ger­maine, en la charnière et sym­bol­ique année 1800, d’avoir doté « la lit­téra­ture d’une déf­i­ni­tion et d’un pro­jet autonome, ce qui sig­ni­fie qu’elle l’affranchit véri­ta­ble­ment de la notion de Belles-Let­tres pour l’ouvrir à un proces­sus de qual­i­fi­ca­tion, de con­cep­tu­al­i­sa­tion qui n’est redev­able que d’elle-même ». On est loin du bas-bleu. Et nous devons à Charles Augustin – les dic­tio­n­naires attes­tent qu’il por­tait un prénom – d’avoir sac­ri­fié ses voca­tions de poète et de romanci­er pour œuvr­er, chaque lun­di que lui fit le Bon Dieu, à la triple créa­tion d’« un mod­èle, une dis­ci­pline et un méti­er ».

Des chapitres plus amples encore détail­lent les fac­teurs d’émergence et les impli­ca­tions des inven­tions qui scan­dèrent la moder­nité lit­téraire, du vers libre à l’écriture automa­tique en pas­sant par le mono­logue intérieur. On lais­sera au lecteur le soin de les… décou­vrir, en pous­sant un jubi­la­toire Euré­ka ! à chaque page.

♦ Lire un extrait du livre de Jean-Pierre Bertrand pro­posé par Librel