Inventer sa vie

Colette NYS-MAZURE, Cette obscure clarté, Paris, Sal­va­tor, 2015, 192 p., 19 €

Marcheuse du quo­ti­di­en, Colette Nys-Mazure, pour­suit son voy­age, tout en réflex­ions, en émer­veille­ments ou en con­stats plus douloureux. C’est du bel oxy­more cornélien « Cette obscure clarté qui tombe des étoiles » qu’elle s’est inspirée pour  titr­er ce nou­v­el essai bien dans la ligne des « célébra­tions » qui l’ont précédé. Si sa marche à tra­vers les jours se nour­rit de tout ce qui passe à portée de sa vision struc­turante et poé­tique, c’est aus­si, et surtout, à la lumière de la mémoire et d’un long chem­ine­ment que ce « butin » exprime sa vraie richesse.

Comme l’attestent d’ailleurs les têtes de chapitre ouvertes sur la for­mule « Je vous écris de… ». À com­mencer par « De l’obscure clarté » où Colette Nys-Mazure explicite le pro­pos de ce livre dans une sorte de pre­mier bilan de vie et pré­cise notam­ment : « Ces chapitres se dégageront, je l’espère, des filets étouf­fants des pon­cifs du temps et de la mode. Des peurs surtout, qu’elles soient légitimes ou imag­i­naires. Ils ten­teront d’identifier le vieil­lisse­ment du corps qui s’use, du cœur qui se durcit, de l’esprit courant après sa mémoire, de l’âme assoif­fée ». Mais com­ment douter de l’ancrage pro­fond d’une vie presque octogé­naire à la lec­ture  du chapitre superbe­ment inti­t­ulé « Je vous écris d’une enfance au long cours ». Cette enfance avec laque­lle « Nous n’en aurons jamais fini » parce qu’elle « …crie haut/dans le dédale de nos vies ». C’est ce que chante le poème de sa plume qui accom­pa­gne et illus­tre ce texte comme c’est le cas pour cha­cune des autres sec­tions.

Obscure clarté… Le titre peut aus­si ren­dre compte d’une fac­ulté pro­pre à l’auteur qui, selon la tech­nique de l’athanor, con­siste à tra­vailler la matière vile pour opér­er sa sub­li­ma­tion. Soit, dans son cas, pour faire naître la clarté de l’obscurité. Ou tran­scen­der les épreuves et les indig­nités en sagesse éclairée par une foi chré­ti­enne que, sans prosé­lytisme tapageur ni mièvrerie, elle pro­fesse avec con­vic­tion. Mue aus­si par son culte pour l’écriture : « Depuis l’enfance, je crois au pou­voir qua­si mag­ique des mots. Plus que jamais je suis con­va­in­cue que par­ler désarme, qu’écrire est une manière d’être au monde, de ren­con­tr­er, de résis­ter et d’agir sans vio­lence mais fer­me­ment ». Inutile sans doute d’insister sur l’importance de ce cre­do dans un monde où la vio­lence se déchaîne en de nom­breux endroits.

Á l’enseigne de ce « je vous écris de …». Chaque chapitre se frac­tionne en réflex­ions ou moments vécus qui illus­trent à leur façon le pro­pos général comme autant de jalons sig­nifi­ants. Mais toute la marche de Colette Nys-Mazure s’accorde au temps qui passe et aux grandeurs et servi­tudes de la vieil­lesse, en marche elle aus­si. Et autant ou même plus que la sienne, c’est celle des autres qui la préoc­cupe. Avec un souci majeur et très act­if pour la dig­nité et le bon­heur dont on prive – ou dont se privent – ceux que l’âge con­fine dans des insti­tu­tions trop sou­vent inadap­tées à leurs aspi­ra­tions pro­fondes. Ou ceux qui abor­dent la vieil­lesse soit avec dolorisme, soit en s’étourdissant de faux-sem­blants qui les écar­tent des réflex­ions et même des richess­es pro­pres au dernier ver­sant de la vie. « À l’approche du qua­trième âge, je suis gênée par l’hyperactivité que déploient cer­tains pour tromper la mort, se leur­rer eux-mêmes et les autres. Cette effer­ves­cence a quelque chose de pathé­tique. J’y suc­combe aus­si par­fois ». Par con­tre, la vieil­lesse ne doit être en rien un lieu de non-exis­tence : « Aus­si longtemps que je pour­rai respir­er, marcher – même avec un déam­bu­la­teur – me pas­sion­ner pour ce que je ne con­nais pas, admir­er au lieu de dén­i­gr­er  et me réjouir sans pos­séder […] J’inventerai ma vie ».  Un maître-mot en somme.

Cela dit, le pro­pos de Colette Nys-Mazure est, dans tout son développe­ment et à tout moment, tran­scendé par le pri­mat d’une vie spir­ituelle (qu’on l’appelle sagesse au sens noble et généreux du terme pour les non-croy­ants ou qu’on l’ancre dans une foi sincère et agis­sante comme c’est très évidem­ment son cas). Et com­ment mieux con­clure que sur l’éloge de ce qui nous manque tant dans le monde où nous vivons :

Den­rée rare que le silence. Je le cherche dans la soli­tude ou la mul­ti­tude ; dans la nature comme dans l’art, dans la ville, le train ; dans la mai­son qui bruit des travaux du voisin ou des jardins proches. Ter­ri­toire à apprivois­er de l’enfance à la fin de vie pour décou­vrir un espace intérieur, sans crainte du vide.

Ghis­lain COTTON