Enseigner quelle littérature en Belgique ?

Françoise CHATELAIN, Enseign­er la lit­téra­ture française en Bel­gique fran­coph­o­ne 1841–2009 – Antholo­gie his­torique com­men­tée, Sam­sa — CIEL

chatelainPéd­a­gogue de ter­rain au long cours, Françoise Chate­lain est une prati­ci­enne pas­sion­née, une vraie : pro­fesseur de français dans un athénée hen­nuy­er pen­dant près de trente ans, elle est aujourd’hui inspec­trice « de l’officiel » après avoir obtenu un doc­tor­at à l’ULB (chez le Prof. Paul Aron, avec qui elle a signé un Manuel et antholo­gie de lit­téra­ture belge à l’usage des class­es ter­mi­nales de l’enseignement sec­ondaire, pub­lié au Cri en 2009).

Explicite­ment sous-titré Antholo­gie his­torique com­men­tée, son dernier-né, inti­t­ulé Enseign­er la lit­téra­ture française en Bel­gique fran­coph­o­ne, est le fruit ô com­bi­en comestible de cette thèse de doc­tor­at. Car l’ouvrage est à la fois rob­o­ratif et digeste, savoureux et piquant. Par­courant plus d’un siè­cle et demi de pro­grammes et de manuels, de théories et de pra­tiques péd­a­gogiques dans l’enseignement du français, il ne cache rien des us et cou­tumes réelle­ment vécus dans les class­es ni des coups de sang et de gueule de francs-tireurs du méti­er. Pas plus d’ailleurs que des réc­its d’anciens potach­es, quand ceux-ci, devenus écrivains, en font la matière même de leurs œuvres.

Cela nous vaut de déli­cieux morceaux… d’anthologie ! Ain­si le grand Ver­haeren n’hésitait-il pas à écrire au début du siè­cle dernier : « L’enseignement d’il y a vingt ans avait pour but sournois de vous dégoûter du génie. On choi­sis­sait les chapitres qui voisi­naient avec les lieux com­muns les plus aplatis. On n’étudiait point un écrivain ; on véri­fi­ait l’observation des règles dans un livre. »

Le poète et essay­iste Iwan Gilkin, un des « patrons » du mou­ve­ment lit­téraire de la Jeune Bel­gique, qui ter­mi­na sa rhé­to en 1876 à l’Institut Saint-Louis de Brux­elles, dénonce ci-après l’apprentissage des fig­ures de style (pen­sum arti­fi­ciel qu’on impose pour­tant tou­jours à nos col­légiens d’aujourd’hui !). « Il est néces­saire que les écol­iers appren­nent à dis­tinguer le lan­gage sim­ple ou exact du lan­gage fig­uré, mais la nomen­cla­ture et la clas­si­fi­ca­tion des fig­ures ne sont que passe-temps de gram­mairiens sur lesquels il est ridicule de les faire pâlir. C’est le picotin des Vadius et des Tris­sotin ; le véri­ta­ble écrivain les emploie sans même y penser, comme M. Jour­dain fai­sait de la prose sans le savoir. Tout ce que les écol­iers en tirent, c’est un réper­toire d’injures savantes qu’ils se lan­cent à la tête durant les récréa­tions : sale cat­achrèse ! ou prosopopée de mal­heur ! » Man­i­feste­ment, Hergé et le cap­i­taine Had­dock avaient pra­tiqué Iwan Gilkin…

Mais, trêve de plaisan­terie, l’anthologie de Françoise Chate­lain est avant tout un solide ouvrage sérieux qui offre à son lecteur une éclairante dimen­sion his­torique explic­itée par des com­men­taires jamais pédants. De plus, les pra­tiques récentes et con­tem­po­raines ne sont pas oubliées, loin de là, puisque nom­bre d’acteurs et de témoins de ces dernières années sont appelés à la barre. Témoignent ici les Quaghe­beur, Klinken­berg, Aron, Rosier, Dumorti­er, Dufays… Pas­sion­nant !

Un livre à con­seiller à tout prof de français, à impos­er à chaque inspecteur de la dis­ci­pline, à faire mémoris­er par tout chercheur en péd­a­gogie, à injecter en intraveineuse à chaque min­istre de l’Enseignement.

Chris­t­ian LIBENS

♦ Lire l’ar­ti­cle de Françoise Chate­lain sur l’en­seigne­ment de la lit­téra­ture belge dans Le Car­net et les Instants n° 188.