Iconostase d’Anvers

Wern­er LAMBERSY, Anvers ou les Anges per­vers, Brux­elles, Les Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2015.

lambersy anvers ou les anges perversDepuis ses débuts en 1967, Wern­er Lam­ber­sy a pub­lié une sep­tan­taine de livres et recueils. Cette année 2015 aura été féconde pour le poète ‘fran­coph­o­ne de Flan­dre’: pas moins de 6 pub­li­ca­tions, et par­mi celles-ci La Perte du temps (Le Cas­tor Astral) qui vient de recevoir, en ce mois de novem­bre, le pres­tigieux Prix Mal­lar­mé. Presque au même moment, les édi­tions Espace Nord réédi­tent Anvers ou les Anges per­vers. Un réc­it poé­tique quelque peu atyp­ique dans l’œuvre impor­tante de Lam­ber­sy, pub­lié en 1994 aux Éper­on­niers et hon­oré du Prix Auguste Michot de l’ARLLFB l’année suiv­ante.

Écrit-on d’un autre lieu que celui de la mémoire ? De ses résidus incom­bustibles, comme l’écrit l’auteur en post­face à l’édition orig­i­nale d’Anvers ou les Anges per­vers ? Né en 1941 à Anvers, la quitte à qua­tre ans, mais n’aura de cesse, de la jeunesse à l’âge mûr, d’y revenir tou­jours comme on revient à un pre­mier amour irréal­isé, ou d’y retourn­er comme on retourne une terre nourri­cière pour s’en fécon­der. Mémoire-mosaïque for­mant un ample, sauvage, baroque et for­mi­da­ble poème de la Métro­pole fla­mande. Trente-deux tableaux tis­sés par le fil d’une errance au long des rues et boule­vards, par les places enlu­minées et les zones reculées de cette ville à la fois célébrée et dénon­cée dans un puis­sant inven­taire du désir­ant désir. Anvers bour­geoise à la pro­fonde laïc­ité marchande et intel­lectuelle, Anvers éro­tique­ment vénale – et son sexe à l’appétit de goule –, Anvers goth­ique et mys­tique, Anvers para­doxale, con­formiste et déver­gondée, exces­sive et réal­iste, religieuse et païenne. Arpen­t­age lucide, par­fois amer et dés­abusé, cab­o­tage encanail­lé, évo­ca­tion d’équipées sans fin ni but, épopée où le men­songe et le mythe se mêlent au vrai. Mais réc­it ini­ti­a­tique égale­ment, à l’amour comme aux femmes, sans illu­sion sur le genre humain, et réc­it famil­ial avec le dévoile­ment d’un passé douloureux où plane l’ombre d’un père aux engage­ments nation­al­istes mal­odor­ants et jamais reniés. Anvers, vaste matrice pour un livre-gigogne, comme l’écrit juste­ment Rony Demae­se­neer dans sa post­face éclairée, à la fois bes­ti­aire mag­ique, traité d’architecture, auto­bi­ogra­phie frag­men­taire, livre d’histoire urbaine, pré­cis géopoé­tique, rêver­ie éro­tique, pam­phlet famil­ial, selon une immense com­bi­na­toire tan­tôt pré­cise, tan­tôt erra­tique. Tou­jours, éter­nel lib­er­taire, aller voir sous les jupons de la fémi­nine Anvers, iconos­tase de la femme ; fouiller son intim­ité, en orphe­lin de son enfance, dans une explo­ration patiente ; arpen­ter ses dédales et son imag­i­naire défor­mé, écrit Lam­ber­sy, par la cour­bu­re de l’eau [l’Escaut] qui cache le monde et empêche de voir autre chose qu’un plat pays. «Autre chose» : pas unique­ment l’anecdote, mais cette poésie trafiquée dans les absinthes trou­bles, attablé au bout du vieux comp­toir des mots. Ou l’amour, ce qui revient au même. Ou l’amitié. Poésie qui témoigne que tout ce qui n’est pas éter­nel n’est rien, mais [qui] rend éter­nel ce qu’on croit n’être rien. Poésie pour seule espérance. N’entend-on pas «j’espère» («ges­per») lorsqu’aux Anges per­vers du titre, on ôte les syl­labes de la ville aimée et haïe ?

Éric BRUCHER

♦ Lire un extrait d’Anvers ou les Anges per­vers sur le site d’E­space Nord