Dans le jardin du bien et du mal

Alain LALLEMAND, Et dans la jungle, Dieu dansait, Luce Wilquin, 2016, 220 p., 20 €/ePub : 13.99 €, ISBN : 2882535163

Journaliste de terrain et enseignant à l’UCL, Alain Lallemand a effectué nombre de reportages dans les régions en proie à la guerre ou aux troubles internes. Notamment en Colombie où son approche des FARC (les Forces armées révolutionnaires) a nourri la substance de son dernier ouvrage Et dans la jungle Dieu dansait, un roman  dont l’aspect documentaire n’est pas le moindre intérêt.

Il place au centre de l’action deux jeunes gens dans la vingtaine, Théo le Belge – le narrateur – et Angela, la franco-colombienne. Lui, toujours en quête de justice sociale et membre d’une cellule activiste (qui n’est pas sans rappeler les CCC d’autrefois), a fui la Belgique et gagné la Colombie après avoir participé à une opération foireuse où le sang a coulé. Angela,  plus familière avec le milieu des FARC, est à la recherche de Martin, son amant, qui en faisait partie et a disparu mystérieusement. C’est elle qui entreprend de guider Théo pour approcher, dans la jungle colombienne, les révolutionnaires  dont il compte partager la vie, moins comme guerrier armé que comme observateur, mais tout en s’immergeant totalement et honnêtement dans le milieu. « J’ai peut-être aussi besoin de me jauger, de me mesurer face à des révolutionnaires. Je voudrais qu’ils me laissent vivre avec eux, travailler avec eux, les observer, les comprendre. Au fond, découvrir de quoi je suis moi-même capable. » Toutefois, même leurs sympathisants l’auront prévenu : leurs effectifs se sont sensiblement réduits, ils sont de plus en plus démunis en armes et équipements, beaucoup de très jeunes vivant dans une grande misère morale sont devenus des machines à tuer. Ils ne peuvent non plus se payer le luxe d’une guerre propre et pratiquent exécutions sommaires, rançonnages, détentions arbitraires… Mais tout cela pour la bonne cause au cœur d’un enfer triangulaire où s’affrontent les FARC, l’armée régulière et les paramilitaires inféodés aux grands propriétaires.

Après un long cheminement dans la jungle semé de divers leurres, les deux jeunes gens parviennent enfin au campement principal des FARC où Joaquin, le commandant, sexagénaire vieilli sous le harnais, accepte finalement l’incorporation d’une Angela bien décidée à se battre et l’envoie dans un autre camp. Quant à Théo, il parvient lui aussi à convaincre le vieux chef et découvre l’ordinaire d’une vie rude qu’il partage avec de jeunes compagnons, passionnés par les armes, incultes et immatures, mais dotés d’un sens profond de l’amitié et de la solidarité. Et même s’il est bien décidé à ne pas utiliser les armes qu’on lui donne, son immersion dans le groupe est fraternelle, sans équivoques ni faux-semblants. Et puis vient le jour où, pour paraphraser un titre connu, il se heurte une première fois au paradoxe de cette vie « dans le jardin du bien et du mal ». Paradoxe central incarné au passage par une religieuse qui a naguère tué deux hommes et favorisé aujourd’hui le massacre nocturne assez répugnant de militaires eux-mêmes auteurs de massacres collectifs. À Théo qui s’étonne, elle dit s’en remettre au jugement de Dieu, tout en confessant qu’avoir tué est son enfer – bien qu’elle ait le cœur pur parce que « Tu ne peux tuer que pour sauver quelqu’un qui ne t’est rien d’autre que l’humanité souffrante, et le sauver au péril de ta propre vie ». Et comme un air de musique monte dans le matin, elle esquisse quelques pas de merengue conclus sur un clin d’œil et sur le commentaire qui nourrit le titre du livre : « Dieu dansait ».

Dieu du reste y est bien présent à sa façon, sous les espèces de nombreux passages extraits de la Genèse et lourds de sa colère face à la méchanceté de l’homme. Plus tard, Angela et Théo se retrouveront au cours d’un acte de banditisme et de spoliation déguisé en opération militaire. Survivants du massacre, ils ne devront leur salut, au cours de leur fuite, qu’à l’aide généreuse de militants des FARC, mais aussi aux concessions de ceux-ci à la corruption générale et aux exigences du cartel de la drogue. Comme en parallèle au malaise de Théo, Angela révèle que Martin, son héros tant aimé, a fini dans la peau d’un vil trafiquant. On se retrouve ainsi dans cet épineux jardin du bien et du mal face au paradoxe jésuitique de l’action à double effet qui a fait danser Dieu sur un air de merengue

On peut voir aussi dans le livre – outre l’importance du document étoffé par une expérience personnelle – un écho à l’enseignement de l’auteur sur le journalisme de reportage. Et ce à travers le regard de Théo et cette immersion nécessaire, honnête et quasi fraternelle dans le milieu que l’on veut décrire. Sans perte de lucidité ou de responsabilité personnelle, mais hors de tout manichéisme, préjugé ou superficialité. Pour moins juger que jauger.

Ghislain COTTON

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