Sous les remblais des apparences

Ben DURANT (texte) et Roger DEWINT (aquarelles), Block­haus, Brux­elles, Quadri, 2015, 144 p.

Dans Block­haus, Ben Durant mêle His­toire et his­toires, fic­tion et réel, explo­sions assour­dis­santes et mur­mure de la mer. Il y a la guerre, et puis toutes les guer­res dans la guerre.

Le réc­it s’ouvre dans la tour­mente. Jakob Blei­witz, un sol­dat alle­mand de dix-neuf ans, est piégé dans le gigan­tesque block­haus d’Eperlecques bom­bardé par les Alliés. Le choc est tel qu’il évoque une impos­si­ble ivresse – hélas, Jakob buvait un sim­ple verre d’eau avant de tir­er sa révérence, et pas un Schnaps, que le lecteur lui eut volon­tiers ten­du à tra­vers le gril­lage du papi­er. Nous remon­tons alors le temps et assis­tons à l’engagement du jeune homme, à ses pre­miers pas dans la Wehrma­cht ; nous décou­vrons le pro­jet dément des nazis – en l’occurrence, ici, de l’organisation Todt, chargée du génie, à qui l’on doit notam­ment la base sous-marine de Saint-Nazaire : con­stru­ire un block­haus mon­u­men­tal près de la côte du Nord-Pas-de-Calais pour abrit­er une base de lance­ment de V1 et de V2 sur l’Angleterre. Les chapitres sont brefs, le rythme est enlevé. Nous pas­sons du béton et des tours de garde au velours des bureaux, des con­ver­sa­tions de canon­niers empreintes de rumeurs, aux ordres tac­tiques de Churchill, côté anglais, et d’un mys­térieux « homme au mon­o­cle », côté alle­mand. Ben Durant a tra­vail­lé la ner­vosité de son texte, qui se doit d’épouser son sujet en mitrail­lant et en bom­bar­dant le lecteur. Il passe du passé au présent, d’un côté à l’autre du front, de la troisième à la pre­mière per­son­ne, d’un per­son­nage haut en couleurs à un autre : il y a Stein­hoff, le SS san­guinaire à la manœu­vre dans l’Opération Drakkar, il y a Hélène, la belle espi­onne, il y a les dandys à Lon­dres et les anciens pro­fesseurs de latin enfer­més dans des bunkers, il y a des vil­la­geois col­lab­o­rant dis­crète­ment et d’autres résis­tant jusqu’au bout, il y a des nobles guil­lot­inées, des paysans fusil­lés, toute la démence bouil­lon­nante de la guerre. On tra­verse l’Europe avec la pié­taille ger­manique, on porte des poutrelles d’acier avec des com­pagnons d’infortune russ­es, on entre à Paris avec Hem­ing­way. Ben Durant fait prof­iter son réc­it de sa cul­ture his­torique, et y greffe les inven­tions de son cru, qui font la lit­téra­ture. En haut-lieu, les généraux alle­mands se réu­nis­sent pour faire un cadeau de pres­tige à Adolf Hitler pour son anniver­saire, un cadeau à haute valeur sym­bol­ique, un véri­ta­ble tré­sor à la Dumas ou à la Steven­son, qui ali­mentera les pas­sions des per­son­nages et le sus­pense du roman.

Car, dans Block­haus, une opéra­tion en cache une autre, les hommes et les femmes se déguisent, les cryptes et les galeries ser­pen­tent sous les dalles, à l’image du block­haus d’Eperlecques, dont la réelle util­ité sera longtemps incon­nue, rel­e­vant d’hypothèses. C’est une des straté­gies nar­ra­tives de Ben Durant : son réc­it est une citadelle, un réseau de fortins, les troupes font mou­ve­ment sous les rem­blais des apparences. « Comme tou­jours après la bataille suc­cède un calme étrange doté d’un silence d’une telle den­sité qu’il en est presque douloureux. » Nous ne nous y trompons pas : nous retrou­verons tou­jours la vio­lence. La nar­ra­tion elle-même ne va pas sans une manière d’ironie, elle aus­si se fond dans la masse de son sujet, elle se déguise en block­haus : énorme, agres­sive, mais cachant en son sein des plans secrets, des degrés de lec­ture inat­ten­dus, des fusées. Une des formes d’ironie est le lien entre le texte et les aquarelles de Roger Dewint, qui n’illustrent pas le réc­it, mais dia­loguent avec celui-ci. Les mots de Durant explosent sous nos yeux, et les traits de Dewint sont comme des caress­es tran­quilles : les block­haus sont désaf­fec­tés, la guerre est finie, et sous le vent de la Côte d’Opale, dans cette lumière franche, ils sem­blent de sym­pa­thiques vieil­lards engour­dis par la sieste sous le soleil du Nord. Deux tem­po­ral­ités, deux humeurs, deux regards : un échange.