Chronique d’une mort différée

Patrick DECLERCK, Crâne, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 2016, 160 p., 19,33€/ePub : 11.99 €

cranePatrick Declerck et Alexandre Nacht partagent une expérience peu commune : l’annonce d’une tumeur au cerveau, une espérance de vie très limitée, un sursis improbable de sept ans, l’ablation (partielle) du mal. Patrick Declerck est un écrivain, philosophe et psychanalyste ; Alexandre Nacht, son double autobiographique dont le prénom se révèle impérial pour ce fier (quasi) sexagénaire menant sa barque et résistant vaille que vaille – ne fût-ce que par une inertie décidée – au monde et au flot de ses agressions : « Tout, plutôt que de plier sans rude bataille. Sans faire la guerre aux envahissants désirs des autres. » Quant à la nuit contenue dans le patronyme allemand, elle recouvre la veille, les peurs, les zones opaques, la fin inéluctable…

Son crâne, rasé, l’est depuis fort longtemps. Sa barbe, elle, ne l’est que depuis ce matin même. Ce n’était point là une obligation stricte, mais plutôt une sorte d’appuyée suggestion de l’anesthésiste qu’il avait vu en préparation à cette aventure. Il semblait qu’en chirurgie éveillée, le risque… Mais nous allons trop vite. Revenons, pour l’instant, à la présentation de notre héros. Notre héros dont la tête chauve et glabre rappelle irrésistiblement un œuf. Un œuf de fort mauvaise humeur, la bouche dure, les yeux presque noirs, fixes, et froids.

Ainsi trône Nacht, sur un lit, à quelques heures de l’incision du scalpel. Dans une totale vulnérabilité jurant avec l’obsession de la maîtrise qui point sous ses moindres gestes et ses fermes prises de position. Par exemple, quand il refuse le repos préconisé avant l’intervention ; qu’il évite de manger pour ne pas avoir à demander une assistance lors de la défécation ; qu’il snobe les pyjamas (outrageusement) ouverts des hôpitaux et les mains tendues des aides-soignants – « ces êtres désinvoltes et absents jusqu’à en être presque aériens » – désireux de faciliter ses mouvements ; qu’il s’acharne à contrôler son rythme cardiaque ; qu’il se procure un Browning calibre 12 dans l’intention de s’achever au cas où la chirurgie serait un fiasco… Voilà à quoi ressemble Nacht, « prétentieux capitaine de son âme et maître impuissant de sa classique, donc dérisoire autant qu’anecdotique, destinée », à l’aube d’une journée cruciale.

Au cours de l’attente de l’échéance potentiellement fatale, au sein de ce lieu à la discutable asepsie, peu d’occupations s’offrent à Nacht. Sauf à mater les insupportables émissions sportives de M. Voisin, il y a l’auto-observation. De l’enveloppe corporelle, d’abord, qu’il passe à la moulinette du jugement : les particularités anatomiques, les affaissements de l’âge, les anciennes gloires, les ridicules de la chair… Tout est impitoyablement scruté, soupesé, écorniflé. L’examen de l’âme aux obscurs ressorts, ensuite, d’un homme sans descendance, rétif tant à la contrainte qu’au contact, bercé par les esprits du Nord (Spinoza, Schopenhauer, Heine, Bach), se croyant toujours légèrement au-dessus – ou du moins à côté – de la mêlée. De la maladie, enfin, et la curieuse condition de patient qu’elle entraîne de facto. Sont, en effet, relatés par le menu l’anamnèse de son cancer, les consultations chez les spécialistes, le protocole de la chirurgie cérébrale éveillée, ainsi que les choix et les pourcentages qu’elle implique.

Nacht est donc confronté à la série de ses « derniers »… Dernière IRM, dernière visite des médecins en charge de sa résurrection, dernier coca bu sur un banc auprès de sa femme Anne, dernière effusion avec son âme-sœur canine, dernières douches désinfectantes, dernière lecture de Shakespeare en anglais dans le texte, dernières remises en question… Avant l’ouverture de ce corps que l’on pense posséder et dominer, mais qui échappe et devient petit à petit étranger. La passivité est exigée ; l’excès de confiance fout le camp. Restent l’inconnu, la crainte et la rage de survivre.

Le récit de ces événements – tout comme des suivants (l’opération, le réveil et la convalescence) – inscrits dans la finitude est désarmant de sobriété. Pas de sensationnalisme ni de sentimentalisme dans les faits mis en scène, dans l’introspection infligée. Des mots efficaces, des phrases tenues, des formules qui piquent. Ceux d’un crâneur au crâne scalpé qui se voit obligé de réévaluer son existence, désormais convaincu par sa mort et aiguillonné de tourments insolubles :

[…] la maladie ruine-t-elle insidieusement l’homme que fut Nacht avant elle ? Ou, au contraire, lui ouvre-t-elle, à lui qui n’a plus grand-chose à perdre, l’ultime jouissance d’être encore plus librement lui-même ? Et si la maladie, aussi atroce soit-elle, pouvait être aussi une occasion ? Occasion peut-être dernière, mais glorieuse et bien furieuse. Et toute raide d’un néant enfin joliment conchié. Hmm ?…

Samia HAMMAMI

♦ Lire un extrait proposé par les éditions Gallimard

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