Où l’on nous donne des bouées pour mieux plonger dans le monde

Un coup de coeur du Carnet

Pierre ANSAY, 36 out­ils con­ceptuels de Gilles Deleuze. Pour mieux com­pren­dre le monde et agir en lui, Couleur Livres, 2015, 408 p., 24 €

ansayGilles Deleuze ! Qui voudrait encore le lire ? Se per­dre puis se retrou­ver, un peu, puis se reper­dre, beau­coup, dans les méan­dres d’une des pen­sées les plus vagabon­des et les plus libres du siè­cle dernier ? Qui ?

Pas les ten­ants du statu-quo, les cyniques à‑quoi-bon­istes ou les sem­piter­nels râleurs et découragés de la vie, en tout cas ! Pas ceux et celles, non plus, qui se con­tentent des livraisons express­es de la pen­sée, du prêt-à-penser.

C’est que pour lire Deleuze, il ne faut pas avoir peur de per­dre pied. De se laiss­er couler. De remon­ter les moin­dres petites flach­es, petits cours d’eau. La pen­sée de Deleuze est un milieu. Un ter­ri­toire. On n’ex­plore pas un milieu de façon « logique ». On y va au petit bon­heur. De façon nomade. Allant de décou­verte en décou­verte. Soule­vant les cail­loux. Goû­tant, par curiosité, aux plantes. Au risque, par­fois, d’en avoir l’estom­ac retourné. De n’en tir­er rien de bon. Au risque, par­fois, de décou­vrir, au détour d’une page, une phrase, un para­graphe, subite­ment lumineux. Éclairant tout à coup quelque chose. Un point jusqu’alors obscur de nos vies ou du monde. Quelque chose qui nous échap­pait.

Pen­sées vitales et vital­istes.

Pierre Ansay nav­igue, quant à lui, dans ces belles eaux philosophiques depuis pas mal de temps. Après avoir com­mis deux livres sur Spin­oza, cet autre « penseur de la vie », un ouvrage nous présen­tant Gas­ton Lagaffe en philosophe deleuzien et spin­ozien qui s’ig­nore, voici donc qu’il abor­de en péd­a­gogue l’œu­vre de Deleuze – et, par la bande, celle de son com­parse, Félix Guat­tari.

deleuzeA pri­ori, il pour­rait sem­bler étrange, et tout à fait anti-deleuzien, de présen­ter cette œuvre en « 36 out­ils con­ceptuels ». Pen­sée éminem­ment flu­ide, pen­sée tou­jours fuyante, sautant allè­gre­ment d’une matière à l’autre, créant des ponts inat­ten­dus et réjouis­sants entre, entre autres, la poli­tique, la psy­ch­analyse, l’an­thro­polo­gie, la soci­olo­gie, la lit­téra­ture, le ciné­ma, etc., on pour­rait crain­dre que la réduire ain­si en sim­ples out­ils pra­tiques en tuerait tout le sel, toute la sin­gu­lar­ité. Mais non ! Ô joie ! C’est tout le con­traire qui se passe. Le livre de Pierre Ansay est une splen­dide invi­ta­tion à lire ou à relire ces œuvres philosophiques majeures que sont Mille plateaux ou L’An­ti-Oedipe. Le livre de Pierre Ansay est une mag­nifique intro­duc­tion à cette philoso­phie anar­chiste, tou­jours prompte à débus­quer les rap­ports de force et de pou­voir. À nous don­ner des balis­es, des out­ils de pen­sée, pour sor­tir de nos rou­tines, de nos points de vue trop étriqués. Non pas que Deleuze et Guat­tari nous auraient fait le coup, mille fois éculé, de « ceux qui savent » ou de « ceux qui ont com­pris », le coup des penseurs « gourouisants » à la petite semaine. Lire Deleuze – et Guat­tari –, nous rap­pelle Pierre Ansay, c’est se plonger dans une pen­sée en action. Une pen­sée qui, lit­térale­ment, se crée, se cherche, devant nous, en se dis­ant, en s’écrivant, n’ar­rête pas de faire des retours en arrière, ou des pro­jec­tions dans le futur. Lire Deleuze, nous rap­pelle Pierre Ansay, c’est faire l’ex­péri­ence d’une pen­sée vive, tou­jours en mou­ve­ment, ne démon­trant rien si ce n’est l’im­por­tance qu’il y a à penser. À laiss­er libre cours à nos intu­itions. Nos capac­ités d’in­ven­tions. De fuites ou de résis­tances aux idées toutes faites. Lire Deleuze, nous rap­pelle Pierre Ansay, c’est dire un énorme « oui » à la vie, à nos propen­sions à ne pas nous laiss­er encadr­er. Met­tre en boîte. À ne pas pren­dre pour argent comp­tant les rôles et les iden­tités qu’on nous assigne. Lire Deleuze, ce serait, en somme, comme appren­dre à devenir poreux. À trou­ver une for­mi­da­ble puis­sance à nous laiss­er pénétr­er par le monde, par ce qui n’est pas nous. À recon­naître dans ce qui n’est pas nous des frères, des sœurs, des appuis pour nous faire grandir. Aug­menter ain­si notre puis­sance de vie. Per­sis­ter ain­si dans ce qui est bon pour nous. Pour nos êtres. Fuir ce qui tend à nous réduire. À dimin­uer notre puis­sance, notre capac­ité d’in­ven­tion.

Lire Pierre Ansay, tous les livres de Pierre Ansay, c’est redé­cou­vrir ces philosophes de la vie. Ne plus les juger, a pri­ori, dif­fi­ciles d’ac­cès. Les ren­dre, en tout cas, éminem­ment pra­tiques. Éminem­ment urgents de lire et de relire, si l’on veut, de temps à autre, un peu, résis­ter aux sirènes total­i­taires, aux embri­gade­ments de toute sorte, ou bien agir, tout sim­ple­ment, agir, penser autrement l’ac­tion dans le monde. Comme l’œu­vre de Deleuze, ces 36 out­ils con­ceptuels sont à lire dans n’im­porte quel sens, selon ses envies, ses désirs, ses préoc­cu­pa­tions du moment. Pas de hiérar­chie entre les con­cepts. Pas de hiérar­chie entre les êtres. Laiss­er juste l’in­tu­ition nous guider : d’abord ceci, puis cela. Ou inverse­ment. Peu importe.

Bien sûr, comme l’œu­vre de Deleuze, impos­si­ble de faire le tour de ces « out­ils con­ceptuels » en 4000 ou 5000 signes ! Tout juste peut-on inviter cha­cun et cha­cune à s’y per­dre joyeuse­ment…

Vin­cent THOLOMÉ