Alain Germoz en étrange compagnie

Alain GERMOZ, La tueuse pro­fes­sion­nelle, 2015, Brux­elles, Tra­verse, coll. « Lente­ment », 288 p., 22 €

germozSi l’écrivain et jour­nal­iste anver­sois Alain Ger­moz, fils de Roger Aver­maete, nous a quit­tés en juin 2013 (« décédé pré­maturé­ment à l’âge de 92 ans », pré­cise l’avis nécrologique qu’il avait rédigé lui-même… !), ses amis enten­dent bien garder vivant son sou­venir. Ils se sont réu­nis pour pub­li­er un dernier texte, La tueuse pro­fes­sion­nelle, décou­vert par­mi les innom­brables man­u­scrits et notes inédites qu’il lais­sait der­rière lui.

Auteur de recueils de poèmes, d’aphorismes et de nou­velles, de pièces de théâtre aus­si, fon­da­teur du Cahi­er inter­na­tion­al de lit­téra­ture Archipel, qu’il dirigea jusqu’à ses derniers jours, Alain Ger­moz présente ce réc­it ultime comme un lourd secret enfin dévoilé : son étrange rela­tion avec une — et même deux — criminelle(s) accomplie(s), dont la per­son­nal­ité et la des­tinée l’ont fasciné.

Ce roman-con­fi­dence, suivi de deux textes courts, appro­fondis­sant et nuançant ses con­ver­sa­tions avec les deux « héroïnes », L’inattendue et La prévis­i­ble, reprend des frag­ments d’un jour­nal intime relus, com­men­tés, éclairés à des décen­nies de dis­tance.

La pre­mière « tueuse pro­fes­sion­nelle », Thekla, fut une petite fille douce et gen­tille, jusqu’au jour où sa mère fra­cas­sa con­tre le mur du jardin la chat­te, amie et com­plice insé­para­ble de l’enfant. La haine naquit en elle, non seule­ment con­tre cette femme à qui elle refuserait désor­mais de par­ler, mais envers le monde entier. Son but était fixé, irrévo­ca­ble­ment : « faire le mal, le plus de mal pos­si­ble ».

Des­sein immé­di­ate­ment per­cé à jour par une incon­nue croisée dans une gare, Angela Wong, qui va se charg­er de son « édu­ca­tion », l’initiant aux arts mar­ti­aux, à l’usage des armes et à « la meilleure façon de tuer sans état d’âme ». Elle avait repéré d’emblée en Thekla, dev­enue sa meilleure élève, puis sa meilleure amie, « une fille au car­ac­tère bien trem­pé, d’une amoral­ité exem­plaire » ( !).

C’est un ami améri­cain de l’auteur, Milo Alexan­der Garanez, mem­bre enquê­teur du Ser­vice des affaires inso­lites (SAI), acharné à vouloir déman­tel­er la tri­ade crim­inelle que dirige Angela Wong, qui lui a racon­té sa ren­con­tre avec cette red­outable adver­saire. Ren­con­tre houleuse, mar­quée par un car­nage dans un hôtel de Hong Kong, mais aus­si par un « moment mag­ique » entre deux enne­mis qui se recon­nais­sent de la même force, la même qual­ité, et se lient d’une inex­plic­a­ble mais indé­fectible ami­tié.

Et c’est à la demande de Milo qu’il héberge Thekla, venue à Anvers com­met­tre, non pas un meurtre, dit-elle, mais « une exé­cu­tion rapi­de, nette, immé­di­ate, et sans bavure ». Com­pagnon­nage imprévu, qui nous vaut des dia­logues ser­rés, cap­ti­vants, la jeune fille se révélant intel­li­gente, inci­sive, inca­pable de men­songe, éprise de lit­téra­ture.

Dans un deux­ième temps, l’auteur affronte la sul­fureuse Angela Wong (alias Rosan­na Ser­e­na, ou encore Madame Del­ga­do) venue lui ren­dre vis­ite à Anvers, en des débats foi­son­nants, embras­sant philoso­phie, éthique, lit­téra­ture… Angela, qui jouit autant de ses crimes que de ses pas­sions pour toutes les formes cul­turelles, et selon qui la vie n’est qu’un jeu, auquel il con­vient de don­ner un style.

On s’enfonce dans cette sin­gulière aven­ture, par­tielle­ment réelle ?, sans doute romancée, der­rière laque­lle se des­sine un auto­por­trait, à l’âge des bilans, quand se pro­file le dernier rivage : celui d’un homme intro­ver­ti, rebelle silen­cieux, ouvert, curieux de tout, fidèle­ment attaché à ce qu’il a aimé dans un loin­tain passé, amoureux de la lenteur, proche du Bartle­by de Melville et de l’Oblomov de Gontcharov. Celui qu’Angela appelle avec dés­in­vol­ture « Ger­moz » ; que ses amis évo­quent, en prélude au roman, avec une affec­tion émue, gen­ti­ment mali­cieuse. Et qui con­clut son livre par ces mots mag­nifiques de Tahar Ben Jel­loun qu’il dédie aux êtres aimés, présents en lui par delà la mort : « Nous sommes du même rêve comme d’autres sont du même pays ».

Francine GHYSEN