Arnaud de la Croix, le cryptobibliomane

Arnaud DE LA CROIX, Treize livres maudits, Racine, 2016, 175 p., 19.95 €

Les zones souterraines et occultes du savoir ont toujours passionné le philosophe et essayiste Arnaud de la Croix. À énumérer ses sujets de prédilection (la quête du Graal, la magie noire, les Templiers, les Illuminati, les rapports entre Hitler et la franc-maçonnerie), l’on se croirait devant un rayon de ces J’ai lu de jadis, à la jaquette rouge profond et gondolés, ou encore parcourant le sommaire d’un numéro de la revue Planète… Mais à la différence des pseudo-savants de l’ésotérisme, qui dissimulent sous un jargon opaque leur savoir, Arnaud de la Croix fait de la lisibilité sa vertu première. Ce parti pris de simplicité aura beau être taxé de « simplisme » par les mages et les initiés, on leur répondra que pour accéder aux plus hauts rayons des bibliothèques, on a bien besoin d’un escabeau et que, lorsque l’on n’a pas un tel support à disposition, autant s’en fabriquer un à grand renfort de livres empilés.

Voici donc le starting block idéal à qui voudrait entamer un marathon – ou une course à treize obstacles – à travers le dédale de l’érudition honnie, censurée, d’office bannie par les dévots de l’Empire du Bien. Dans sa présentation (dont on regrette quelque peu la relégation en postface) du projet d’Arnaud de la Croix, le professeur en Sorbonne Xavier-Laurent Salvador cerne à merveille l’intention sous-jacente de ce travail : « Du côté obscur de la force se trouve la question de la transgression des limites du pensable qui interpelle chacun et le pousse à céder à la curiosité ». Comme ce vilain défaut aura été aisément érigé en crime de lèse-pouvoir par les mandarins, les ayatollahs, les souverains pontifes, les commissaires du peuple, bref les museleurs de tout crin. Il faut dire que, quand la soif de connaissance se mue en recherche de la pierre philosophale ou des clefs de compréhension du macrocosme, il y a de quoi être ébranlé sur son Saint-Siège. Les cathares, rosicruciens et autres kabbalistes payeront souvent le prix fort de leur audace spéculative.

À l’heure d’Internet et de la numérisation des données, Arnaud de la Croix préfère fonctionner à l’ancienne pour braver les interdits, en nous entraînant à sa suite dans un décor digne de la scène finale d’Au nom de la rose. Il pile à hauteur d’un épais volume aux remugles fongiques, qu’on dirait relié en peau humaine tant il est lustré par les siècles. Lui l’empoigne sans crainte ni dégoût, ose le parcourir et nous en dévoiler le contenu. Ce sera l’évangile, forcément apocryphe, de Judas, le plus malheureux doublé du plus nécessaire des évangélistes en somme ; les Centuries de Nostradamus, « remarquable poème qui mériterait de prendre place […] aux côtés de […] l’Apocalypse dite de saint Jean. Au lieu de quoi, Nostradamus trône à côté de Madame Soleil » ; le blasphémateur Livre de l’émeraude, taillé au IXe siècle par Ibn al-Rawandi pour briller « par sa critique systématique de toutes les religions et par la destruction théorique des fondements irrationnels du phénomène de la prophétie » ; ou le grimoire recelant les enseignements du Grand Albert.

Parmi les imprimés plus récents, notre cryptobibliographe n’hésite pas à bousculer les fanatiques du rationalisme (il y en a aussi), en appelant au réexamen du dossier Aleister Crowley, qui fut sacré « homme le plus méchant du monde » par Hemingway. Une figure toujours très controversée, « poète doué, alpiniste émérite, joueur d’échecs et amoureux passionné, dandy libertin, grand voyageur, drogué impénitent, praticien du yoga et concepteur d’un tarot rénové, peintre impressionniste à ses heures », accessoirement adepte de la pensée magique et annonciateur de l’avènement de la Bête marquée du chiffre 666. Rien d’étonnant à le voir érigé en l’un des piliers du temple sataniste contemporain.

Et que dire des trouvailles inestimables… parce qu’inexistantes ! Le propos d’Arnaud de la Croix prend des accents borgésiens quand il évoque ces catalyseurs de tous les fantasmes que sont Le Traité des trois imposteurs – imputé par le pape Grégoire IX à l’Empereur Frédéric II et au juriste Pierre Vignes au moment de la querelle des investitures –, le codex Voynich, que nul n’est encore parvenu à décrypter, ou le fameux Necronomicon, apparu en rêve à l’Américain Lovecraft et qui hantera son œuvre comme celle de ses continuateurs.

Pour évoluer dans un labyrinthe, il faut un fil d’Ariane : Arnaud de la Croix dévide celui de l’hérésie représentée par chacun des livres qu’il évoque, et de l’interdit qui les a concomitamment frappés, par le feu, la mise à l’index ou la plongée aux oubliettes du « secret-défense ». Une quête riche en surprises et en découvertes, qui paraît dans un contexte où l’objet livre est plus que jamais à décréter sacré.

Frédéric SAENEN

♦ Lire un extrait proposé par les éditions Racine