Où un poète têtu s’obstine à chanter dans un monde qui ne chante plus

Jo DUSTIN, Chronique du temps qui lasse, Au coin de la Rue de l’Enfer, 2016, 13 €

dustinInstituteur, peintre, critique d’art, parolier de chansons, dessinateur de presse, affichiste, il n’y a pas à dire : Jo Dustin aura été de ce genre d’individus à géométrie variable, touchant avec bonheur à tout ce qui lui tenait à cœur. Chronique du temps qui lasse est une belle occasion de découvrir – et pour cause ! – un Jo Dustin poète.

Écrits entre 1956 et 1993, disséminés dans divers carnets de notes, les poèmes de Dustin n’auront été dévoilés au public qu’après sa disparition. Si leur auteur ne les a pas, de son vivant, donné à lire, ils ne constituent pas pour autant un « jardin secret », « strictement interdit au public ». À les lire – et à les entendre –, on ne ressent pas, en tout cas, la sinistre impression de fouler un « terrain de jeu privé ».

Au contraire.

Bien sûr, il n’y a pas, ici, de projet littéraire bien précis : écrits au fil du temps, on devine que certains de ces poèmes ont été créés « en réaction », « en réponse », « en écho » parfois épidermique – en tout cas toujours sensible –, à des événements vécus, personnels ou non, à des rencontres, etc. Mais que ce soit dans un portrait rapidement brossé d’une fillette à l’école ou dans un coup de gueule mordant contre le milieu de la chanson qui ne veut plus de ses paroles trop peu au goût du jour, deux ou trois choses relient entre elles les pièces du puzzle a priori disparate qu’est cette Chronique du temps qui lasse.

D’abord, l’obstination de Dustin. Le parti-pris, tranché, qui est le sien de ne pas écrire de façon « réaliste » mais toujours dans l’exagération même si, comme on l’a dit, les thèmes qu’il aborde sont bien souvent enracinés dans la réalité la plus immédiate, la plus concrète, la plus proche. C’est que, pour Dustin, la poésie est affaire de cadence heurtée. Ce qui naît en elle, finit par naître en elle, les choses étonnantes qui pourraient y naître, n’y parviennent que dans une langue rythmique, éminemment travaillée. D’un bout à l’autre de son trajet de poète, Dustin aura manié le jeu de mots qui déplace les choses, les font entrer dans un espace éminemment subjectif. Tessa, son épouse, et l’éditeur l’ont parfaitement compris, eux qui auront adéquatement choisi comme titre du recueil un de ces jeux de mots porteurs de sens.

Car pas question, pour Dustin, de jouer avec la langue pour le « simple » plaisir de jouer avec la langue. Le but de ce « formalisme » serait plutôt d’intensifier. De pousser à

Être autre chose…

Mousse, lichen, caillou, sein fleuri.

Changer d’armure extérieure, de carnation vivipare.

À la seconde.

[…] Être à la minute… derviche, ajusteur,

Équilibriste, fantôme, rêve de chat, germe.

[…]  Vivre mille vies. À la seconde.

Écrire des poèmes reviendrait, en somme, à écrire des chants visant à fendiller la boîte crânienne. Pour nous sortir enfin du fait que tout cela, tous ces désastres intérieurs ou extérieurs qui nous giflent et nous griffent, oui, pour faire en sorte que tout cela arrête de sonner creux. Nous vivons bêtement le temps qui passe, nous dit Dustin. La poésie serait, pourrait être, de temps à autre, un des remède[s] miracle[s] pour métamorphoser une étape morose en gigue bourniflante. Elle permettrait, en tout cas, de laisser couler le filet de fiel et de mots pour colmater le gouffre.

Ensuite, il y a la mélancolie de Dustin. L’espèce de lutte « jusqu’au boutiste » qui aura été la sienne tout au long de sa vie d’artiste. Oui, nous vivons, avons vécu, des époques décourageantes. L’envie de baisser les bras nous prend, nous aura pris, bien des fois. Écrire des poèmes, peindre peut-être, malgré le temps qui lasse, c’est s’obstiner, par bouffées tièdes, à rêver que des rapport(s) enfin merveilleux entre des êtres sont possibles, qu’on peut s’aimer encore fou et que la fièvre recommence.

Lutte sans répit, donc, contre une certaine forme de bêtise et de non-sens, lutte sans merci, cette Chronique du temps qui lasse pourrait se lire, en somme, comme une espèce de journal où Jo Dustin aurait noté, au fil de temps, ses méthodes et façons bien à lui, d’âne buté, de poursuivre le rêve.

Comme à son habitude, l’éditeur a pris soin de joindre un CD au recueil. Monique Dorsel prend ici grand plaisir à prêter sa voix aux chants têtus de Dustin. Lectures belles. Dépouillées. Non sans effets pourtant. Lectures nous permettant à nous, lecteurs, d’entrer plus intimement encore dans la petite musique toute personnelle de Jo Dustin, dans le destin, par exemple, des dogues sans plumes ou de Tarzan malade.

Vincent THOLOMÉ