À Dublin, sur les traces de James Joyce

Un coup de cœur du Carnet

Guy JUNGBLUT et Jacques PIRAPREZ, Irlande 66/69, avant-propos de Brian LEYDEN, Crisnée, Yellow Now, 2016, 256 p., 18 €, ISBN : 978-2-87340-384-3

irlande 66-69Ainsi sont les grandes œuvres : intimidantes. Gens de Dublin, Ulysse, et Finnegans Wake ont associé de manière définitive le nom de James Joyce à un univers littéraire magistralement en avance sur son temps – et donc toujours lisible aujourd’hui.

Solidement arrimés à une langue épique, guidés par une imagination inépuisable et une ironique lucidité – dont on peut espérer qu’elles continuent de souffler sur les nouveaux lecteurs du 21e siècle –, les livres de Joyce constituent également une revigorante entrée en matière pour tous ceux qu’intéressent l’histoire et les us et coutumes de ces insulaires particuliers que sont les Irlandais, avec ou sans Brexit. Car si Joyce quitta Dublin, il ne quitta jamais les Dublinois.

C’est après avoir découvert l’œuvre de l’écrivain que Guy Jungblut, jeune Verviétois terminant ses études de photographie, débarque à Dublin durant l’été 1966, en compagnie de son amie Andrée Blavier. Trois ans plus tard, en 1969, un autre photographe natif des bords de Vesdre, Jacques Piraprez, effectue également le voyage, avec son amie Miou. Les deux compères se connaissent, ils fréquentent la même école, et tous les deux, munis de pellicules noir et blanc, vont documenter à trois ans de distance ce qu’est le climax de la capitale irlandaise, sur les traces de leur mentor littéraire, et en suivant au plus près des quartiers, rues, pubs et personnages qui n’ont rien de fictif. Cinquante ans plus tard, les photographes ont ressorti de leurs tiroirs plus de deux cents images, complètement inédites, de leur périple irlandais. Ils donnent à voir, dans Irlande 66/69, une piquante et superbe chronique des Gens de Dublin. Dans leur livre, les deux amis (qui ont également pour caractéristique d’avoir chacun hérité d’un surnom, Yellow pour Jungblut, et Nutan pour Piraprez) ont mélangé leurs négatifs, reconstituant ainsi des thématiques communes. Le résultat est enthousiasmant et livre une tranche de vie documentaire sur une ville qui, en 1966 ou 1969, semblait ne pas avoir beaucoup changé depuis que Joyce avait publié Dubliners, en 1914…

Give Ireland back to the Irish

Même ceux qui n’ont jamais ouvert un livre de Joyce trouveront ici leur bonheur. En plus du grand plaisir des images, il faut lire l’introduction de l’épatant écrivain irlandais Brian Leyden, qui, avec érudition et sens de l’humour, dévoile quelques-unes des clefs nécessaires à la bonne appréhension de l’esprit irlandais au siècle dernier : puritanisme et rébellion, poids de la religion et autonomie, valeur des traditions, y compris celle de l’alcool, misère des conditions de vie ouvrière et détermination devant les obstacles. L’auteur nous rappelle également des éléments historiques et politiques essentiels, ainsi la sanglante insurrection de Pâques 1916 et ses suites, qui conduisit aux affrontements entre communautés irlandaises et l’occupant britannique, jusqu’à la fin du 20e siècle. Le « non » irlandais au Brexit y trouve en partie son explication.

« La famille Joyce, écrit Brian Leyden, avait lentement sombré dans la pauvreté, déménageant aux quatre coins de Dublin, dans des logements de plus en plus minables, que Joyce appelait « ces encriers hantés ». Il y avait au début du (20e) siècle, d’innombrables familles respectables mais appauvries, semblables aux Joyce, et rien n’avait beaucoup changé dans le tissu social de Dublin et ses logements des quartiers déshérités quand Jungblut et Nutan en photographièrent les immeubles. »

Buveurs impeccables ou ravagés

Dublin dans les années 1960 était si sinistre qu’elle servit de décor au film L’Espion qui venait du froid, d’après John Le Carré, dont l’action était censée se passer derrière le Rideau de fer… La balade urbaine de Jungblut et Piraprez saisit ainsi bon nombre de lieux aujourd’hui disparus, comme la maison du 7, Eccles Street, où habite Leopold Bloom, l’anti-héros de Ulysse. Mais aussi des enfants rieurs et prêts aux quatre cents coups, les visages burinés de vieux et vieilles passant dans les rues, des quartiers abandonnés où vivent les plus démunis, des séances de danse entre jeunes dans un parc, des buveurs impeccables ou ravagés au pub, d’innombrables lecteurs de la presse irlandaise, des conducteurs de bétail, des chanteurs de folk, ou encore, en dehors de la capitale, les spectateurs-parieurs des courses de chevaux du Comté de Galway. D’une page à l’autre, on croise une Ford Cortina, de vieilles Morris Minor, une Triumph Herald, un camion transportant des casiers de Guiness… Les amateurs de « vintage » apprécieront, eux aussi.

Pierre MALHERBE 

 

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