« Je n’ai rien remarqué de spécial »

Un coup de coeur du Carnet

Jean-Luc FONCK, Les hommes préfèrent les grottes, Luc Pire, coll. « Romans de gare/Kill and read », 2016, 144 p., 10 €/ePub : 9.99 €   ISBN : 978-2-507-05413-7

fonck«Je m’appelle Hubert. On m’a déjà dit que c’était un drôle de prénom, mais personnellement, je ne trouve pas. Pour moi, Jean-Jacques ou Thierry, ça, ce sont de drôles de prénoms. Fabienne aussi. Mais Hubert, non, je trouve que c’est un prénom comme la plupart des autres prénoms sauf ceux que je trouve drôles. Enfin, de toute façon, ce livre n’est pas consacré aux prénoms et à leur taux de drôlerie. On ne va donc pas en parler pendant plusieurs lignes.»

Ainsi s’ouvre la dernière grenade textuelle que Jean-Luc Fonck nous lance entre les mains, et qui nous explose au visage toutes les quatre lignes. Le Monty Python à toute berzingue dans la diligence de Laurence Sterne avec Alice en guise de cocher, fouettant les chevaux en leur balançant des exemplaires de L’employé de Sternberg, et chantant du Sttellla. Le pitch ? Hubert, le héros-narrateur, « une espèce d’agent secret », est envoyé en mission : il doit découvrir ce qui se passe d’étrange dans les grottes de Han.

Il se met en route et rencontre Orval, un type amoureux de sa bière qui s’étonne des manies de sa voisine (« tu te rends compte, Bière, une vieille dame qui parle à son chien ! Et pourquoi pas à une casserole ? ») et qui l’aide à s’équiper pour explorer les grottes. Au fond de celles-ci, il se lie d’amitié avec des stalagmites et des stalactites qui parlent – en verlan, bien sûr, les stalactites – et rougissent quand on les complimente (« tout le monde sait qu’une stalagmite n’est jamais célibataire »). Quand vient le moment de rédiger son rapport quotidien, Hubert consigne soigneusement : « pour l’instant, à part une vieille dame qui parle à son chien, je n’ai rien remarqué de spécial ». Pendant quatre jours Hubert, méticuleux, fouille les grottes. Il poursuit en vain un petit homme au chapeau vert, boit une tasse de café avec le roi des écrevisses, fait d’horribles cauchemars dans lesquels la secrétaire de l’enfer parle néerlandais. Quand il se retrouve sur le parcours du maratruite des grottes de Han, la truite à gilet fluo responsable de la sécurité lui reproche de préférer aller voir courir des thons à New-York que des truites à Han ; et quand, au sommet d’un escalator, une femme qu’on ne peut voir que de profil lui accorde la réponse à une question, il réfléchit et se dit qu’il demanderait bien où est passé l’or des Rois Mages, parce que c’est un mystère de l’Histoire, vu que ni Joseph ni Jésus ne semblent avoir vécu dans le luxe. Et toujours ce fuyant petit homme à chapeau vert. Mais chaque soir, invariablement, il note : « pour l’instant, à part une vieille dame qui parle à son chien, je n’ai rien remarqué de spécial ».

Les hommes préfèrent les grottes est une folle cavalcade souterraine, et le narrateur lui-même avoue son impuissance à dompter sa monture délirante, emporté par des digressions capitales (quand on pose du carrelage en damier noir et blanc, par quelle couleur commence-t-on ? Pourquoi les Français ont-ils abandonné les phares jaunes de leurs autos ?), invitant le lecteur à relire avec lui les lignes qui précèdent pour dissiper un malentendu, le renvoyant à des chapitres qui n’existent pas. Dans Les hommes préfèrent les grottes, le chapitre 20 est un chapitre vain, le chapitre 3 est un chapitre étroit, et le chapitre 9 est « Aaaah… enfin… un chapitre neuf… ça me fait plaisir… y en a marre de ces vieux chapitres… ».

Jean-Luc Fonck crée un univers à la plasticité jubilatoire, qui tord le cou à toutes les résistances de notre logique et à nos habitudes de lecture, un univers où règnent les lapalissades diaboliques et les détournements de syllabes. Un univers, somme toute, qui nous rappelle que dans la vie et dans les livres le sérieux prend trop de place, et que c’est aussi une forme de folie – toxique, celle-là. Les hommes préfèrent les grottes fait partie de la tribu hélas trop clairsemée des cinglés hilarants.

Nicolas MARCHAL

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