Au fil du labyrinthe

Giuseppe SANTOLIQUIDO, L’inconnu du parvis, Paris-Brux­elles, Genèse Édi­tions, 2016, 130 p., 19€, ISBN : 978–2‑930585–83‑3

santoliquidoComme l’auteur, le per­son­nage cen­tral de L’Inconnu du parvis, dernier roman du Lié­geois de Brux­elles Giuseppe San­toliq­ui­do, est un enfant de l’immigration ital­i­enne. Antoine Com­mi­no est  garag­iste. C’est un céli­bataire bien tran­quille, sans his­toires et sans pro­jet, vivant dans une ville indéter­minée, mais que l’on pour­rait, dans sa diver­sité et avec les cica­tri­ces de son passé indus­triel, com­par­er à Charleroi. Amant de Sil­via sans se décider toute­fois à men­er vrai­ment une vie de cou­ple avec elle, il cul­tive des petites manies (comme de cro­quer par écrit les vis­ages des per­son­nes qu’il a ren­con­trées dans la journée) et nour­rit une pas­sion pour la Lan­cia de col­lec­tion qu’il bichonne avec con­stance. Le soir, la rou­tine le con­duit sou­vent à dîn­er avec Sil­via dans le restau­rant ital­ien de Mon­sieur Fer­nan­do. Bref, il s’est instal­lé dans une vie terne et aus­si réglée que les décors détail­lés par l’auteur comme dans un script ou une scéno­gra­phie. Et le voilà soudain con­fron­té à un fait-divers qui le con­cerne de façon très col­latérale.

Un homme dépourvu de toute pièce d’identité s’est tiré une balle dans la tête sur le parvis de la mairie. Un seul sem­blant de début de piste : la voiture quit­tée pour réalis­er son sui­cide avait été achetée au garage Com­mi­no, payée en liq­uide et sous un faux nom, par une femme restant, elle aus­si, une incon­nue. Antoine n’a donc rien à dire à la police à pro­pos de cette mort étrange qui le trou­ble plus qu’il ne le voudrait.

Toute­fois un sou­venir lui revient, aidé par ses notes vespérales qui men­tion­nent la vente de la voiture et les « grands yeux tristes, pleins de mélan­col­ie » de l’acheteuse avec laque­lle il a fumé une cig­a­rette… et soudain, le déclic : une adresse sur la pochette d’allumettes oubliée par l’inconnue. C’est alors que, de plus en plus obsédé par le mys­tère de cette affaire, il entame, pour son pro­pre compte, un jeu de piste où les ren­con­tres qu’il provoque s’enchaînent comme les wag­ons d’un con­voi chimérique fonçant dans le noir. Après avoir retrou­vé la femme – une joueuse pro­fes­sion­nelle qui, pour de l’argent s’est prêtée à l’achat de la voiture sous un nom de fan­taisie – de con­tact en con­tact, tan­tôt périlleux, désolants ou menaçants, tan­tôt touchants et apaisants, il finit par décou­vrir l’identité du sui­cidé. Un étranger vic­time de la cru­auté d’un monde qui par son indif­férence plus encore que par la cupid­ité lui  a ren­du la vie insup­port­able. C’est cette « invis­i­bil­ité », celle d’un de «ces fan­tômes sur lesquels aucun regard ne se pose jamais » qu’il a voulu rompre et dénon­cer. Mais au-delà de cette décou­verte, le « voy­age » d’Antoine Com­mi­no et ses dif­férentes « étapes » se révè­lent à la façon des cas­es d’un jeu de l’oie (sym­bole de la ronde de la vie, depuis la nais­sance jusqu’à la mort) ou, mieux encore, du chem­ine­ment ini­ti­a­tique dans un de ces labyrinthes mys­tiques en faveur au Moyen Âge comme dans de nom­breuses cul­tures et qui représen­tent le voy­age intérieur menant de l’ignorance à la con­nais­sance. Et, en l’occurrence à la con­nais­sance suprême : celle de soi-même face à l’existence et au monde.

À cet égard, l’auteur ménage, à la lim­ite du réal­isme mag­ique, la ren­con­tre d’Antoine, sur le parvis d’une église, avec un étrange clochard, un par­fait incon­nu à la fois pouilleux, vul­gaire et qué­man­deur, mais qui se dit voy­ant et pose les bonnes ques­tions : « Sais-tu pourquoi les hommes peu­vent s’occuper de leurs mioches, du prix du pét­role ou de la taille de leur bag­nole ? Et le faire en toute tran­quil­lité ? ». Ce clo­do fan­tasque et improb­a­ble détient aus­si les bonnes répons­es : «  parce qu’ils ignorent ce qu’est le mal du monde. Parce qu’ils refusent de con­sid­ér­er que le monde a une âme et qu’il leur suf­fi­rait de ten­dre l’oreille pour l’entendre pleur­er. » Et plus loin, c’est l’aboutissement du voy­age intérieur d’Antoine que les « cap­teurs » de cet éner­gumène prodigieux ont perçu : « Toi, par con­tre, tu l’as enten­du pleur­er le monde. C’est ce qui fait de toi, désor­mais un être dif­férent. Tu as enten­du son cri de douleur. C’est pour cette rai­son que tu as atteint le stade de l’équilibre de la jus­tice, où l’on com­prend que tout ce qui est con­tre l’homme, tout ce qui le blesse n’est pas seule­ment une souf­france occa­sion­née à l’être qui la subit, mais à l’humanité tout entière, et donc au genre humain dans son ensem­ble ». Plus tard, à son ami d’enfance San­ti­a­go, Antoine avouera : « Bref, je me suis lais­sé sor­tir du cadre, et j’ai fini par trou­ver ce que je ne pen­sais pas chercher ».  Et qui sera aus­si la décou­verte d’une Sylvia, entrée désor­mais telle qu’en elle-même dans ce qui est devenu la vraie vie d’Antoine et dans la pro­fondeur de sen­ti­ments soudain iden­ti­fiés.

Ghis­lain COTTON