Parbleu ! La constellation Izoard !

expo-izoardCe qui frappe le visiteur lorsqu’il accède au dernier étage du musée Grand Curtius à Liège, c’est une ribambelle d’images et de mots, et une suite de ricochets qui s’établissent entre ces mots et ces images, avec, pour ligne directrice, aux cimaises et dans les vitrines, non pas un fil rouge, mais un fil bleu.

Ce bleu que Jacques Izoard a aimé au-delà de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, plus que de raison – mais lui-même n’était pas très raisonnable – et qu’il a célébré dans son écriture, ses poèmes, les couvertures et les titres de certains de ses livres, tel Le bleu et la poussière, en 1998 (qui reçut le prix triennal de poésie de la Communauté française en 2001). Dire que l’exposition Constellation Izoard introduit le visiteur dans l’univers du poète de la rue Chevaufosse, c’est trop peu. Ce n’est pas une visite, c’est une immersion en profondeur au sein d’une œuvre poétique emplie de vivantes fulgurances, celle d’un écrivain né Jacques Delmotte en 1936, qui fut l’une des figures essentielles de la littérature belge dès les années 1960, et jusqu’à son décès inopiné en 2008.

Les langues et les hommes
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Jacques Izoard et Eugène Savitzkaya devant la maison de la rue Chevaufosse, 1993.
© The Sam Spooner Archives

Tour à tour critique littéraire, poète, animateur de nombreuses revues dont Odradek (1972-1979) ou Mensuel 25 (avec Robert Varlez et Françoise Favretto), complice d’artistes et de plasticiens, préfacier, essayiste, enseignant (à l’école d’Horticulture de Liège), passeur de mots lors de soirées littéraires (au Quai, au Cirque Divers, à l’Aquilone…) où il laissait libre parole aux jeunes poètes tels Savitzkaya, Jean-Claude Legros, Joseph Orban, Serge Delaive, Karel Logist… comme aux auteurs confirmés, Jacques Izoard était un personnage unique en Cité ardente. Profondément chevillé à sa ville, à ses pavés luisants et à ses escaliers de pierre (lire l’article du 9 septembre 2016 de Frédéric Saenen) ce solitaire de naissance devenu poète pour s’en sortir n’en a pas moins sillonné l’Europe, avec une prédilection pour l’Espagne, et mené un incessant va-et-vient entre les cultures, les langues, les hommes.

C’est cette feria ininterrompue de rencontres, d’échanges et de dialogues, autant que l’œuvre poétique, qui s’ouvre aux visiteurs. Initiée par le collectif « Maison de la Poésie Jacques Izoard » et la Ville de Liège, cette exposition aussi féconde en émotions qu’en pensées fugaces et traces essentielles, a été conçue par l’architecte, voisin et ami d’Izoard, Aloÿs Beguin, la graphiste Chantal Olivier, et Gérald Purnelle, éditeur des trois volumes d’Œuvres complètes du poète à La Différence. Pour accueillir au mieux les mille et une petites étoiles de cette constellation, les approches sont celles de l’homme : multiples. On se déplace sur une ligne du temps, une carte du ciel mise en relation avec les différentes publications de recueils, depuis le premier d’entre eux, Ce manteau de pauvreté, en 1962. On lit des témoignages d’amis et de connaissances qui l’ont fréquenté, on devine ses yeux narquois dans les images de ceux qui l’ont photographié.

Les écarts du graphomane

On découvre surtout la quantité d’écrits, seul ou en collaboration (avec Eugène Savitzkaya, Andrée Chedid, Selçuk Mutlu…) qu’Izoard le graphomane a semé un peu partout. Dans des recueils au tirage infime, des livres-phares comme Vêtu, dévêtu, libre (Belfond, 1978, réédition Espace Nord), ou dans des livres d’artistes avec Herman, Bracaval, Boulay, Pessin, Dewint, Salazar, De Taeye… Dans des entretiens qu’il signa pour des journaux littéraires durant les années 1960, avec de grands écrivains : Céline, Jouhandeau, Mac Orlan, Breton, parmi beaucoup d’autres. On retrouve encore ceux qu’il aima et publia en revue, Allen Ginsberg, William Cliff, Jude Stefan, Pierre Puttemans, Georges Linze, Christian Hubin, Matthieu Messagier.

Et surtout, Izoard est à l’œuvre, toujours, sur ces supports de papier, sous-bock de café, serviette de table, carnets d’écolier, pages de journaux, qu’il nourrissait de traits hachés au bic, au crayon, parfois au stylo, avant de retranscrire le tout sur une antique machine à écrire. Un soir des années 2000, vin rouge au poing et quelque peu éméché, Izoard fut emmené sans ménagement par la maréchaussée et engeôlé pour la nuit. Mais c’est en colère qu’il se relève très vite, lorsqu’on refuse à son compagnon de cellule l’eau qu’il quémande. Et Izoard d’écrire aussitôt sur un petit calepin quadrillé :

Verre d’eau vaine
que réclame l’Arabe à travers
ses propres mots légers
que nul ne veut entendre
Hurle alors le gosier assoiffé
Mais les sbires font silence

Ainsi était l’homme, et le poète, que cette vibrante exposition salue aujourd’hui.

Pierre Malherbe

 

En pratique :

L’exposition Constellation Izoard se tient au Grand Curtius, Féronstrée 136 à Liège, jusqu’au 16 octobre 2016. Entrée libre. Animations, ateliers d’écriture avec Karel Logist, conférence de Gérald Purnelle et Jean-François Politzer sur « Jacques Izoard et François Jacqmin, deux poètes entre les choses et les mots » le 14 octobre à 18h.

Site web : http://www.grandcurtiusliege.be/expositions/constellation-jacques-izoard