Suivre et fuir selon Juan Esperanza Mercedes de Santa Maria de los Siete Dolores

Aure­lia Jane LEE, Un endroit d’où par­tir. 2. Une vierge et une cuil­lère en bois, Luce Wilquin, 2016, 285 p., 20 €/ePub : 13.99€, ISBN 978–2‑88253–527‑6

lee-2Un vélo et un puma, pre­mier tome de la trilo­gie Un endroit d’où par­tir, racon­tait les pre­mières années de la vie de Juan Esper­an­za Mer­cedes de San­ta Maria de los Siete Dolores, recueil­li bébé dans un cou­vent qu’il quitte involon­taire­ment, pour arriv­er dans une hacien­da qu’il aban­donne aus­si pour suiv­re un cirque. Et il finit par trou­ver refuge… dans un cou­vent. Une vierge et une cuil­lère en bois, le deux­ième tome, le mon­tre sculp­tant une stat­ue de la Vierge avec laque­lle il repart sur les traces de son passé, han­té par la ques­tion de son orig­ine. Il retrou­ve cer­tains élé­ments de son his­toire, et une sorte de retour est d’ailleurs accom­pli. Mais il est amené à repar­tir (ou fuir !) encore. Il ne s’agit cepen­dant pas d’une sim­ple répéti­tion ; le temps a passé, Juan est devenu un homme, les raisons de son départ se posent en des ter­mes nou­veaux. C’est la recherche par un adulte de son iden­tité, au cœur de laque­lle se pose la ques­tion du genre. Même si ses actions ne suiv­ent pas tou­jours, Juan prend peu à peu con­science des petites vio­lences qu’il impose aux femmes qu’il ren­con­tre et des injus­tices com­mis­es de bonne foi, aus­si bien à l’égard de sa mère adop­tive que des femmes avec lesquelles il entre­tient une liai­son amoureuse plus ou moins aboutie. La rela­tion avec Mon­ser­rate le fait bas­culer de l’adolescence à l’âge adulte ; à une des ques­tions de sa com­pagne, il avance soudaine­ment, « arrivée d’ailleurs et le sur­prenant lui-même », une réponse lourde de sens (que nous ne dévoilerons pas ici). De départs en sépa­ra­tions, l’interrogation sur ses orig­ines s’approfondit.

Il s’agit tou­jours d’un roman de for­ma­tion, non plus d’un enfant et d’un ado­les­cent, mais d’un adulte qui pose de façon plus poussée que les autres per­son­nages la ques­tion du sens de la vie. Et celle du poids du « des­tin for­cé », des hasards qui déci­dent et ori­en­tent. Ou encore de la lib­erté que l’on peut pren­dre par rap­port à son passé.

Aure­lia Jane Lee reste dans le ton du pre­mier vol­ume. Les péripéties ont un aspect volon­taire­ment rocam­bo­lesque. Pour­tant la con­stel­la­tion des per­son­nages est sub­tile­ment con­stru­ite ; et les car­ac­téris­tiques des pro­tag­o­nistes et des sit­u­a­tions se répon­dent, en miroir ou en con­traste, surim­posant ain­si une struc­ture à l’aspect rocam­bo­lesque. L’agencement des chapitres est de ce point de vue sig­ni­fi­catif.

Le ton témoigne d’une ironie caus­tique à l’égard des per­son­nages, d’autant plus effi­cace que le style est élé­gant et joue d’une cer­taine emphase, instau­rant une dis­tance tein­tée d’humour face aux pro­tag­o­nistes et aux péripéties. Les inter­ven­tions « moral­isantes » du nar­ra­teur dans son réc­it, par des maximes ou des sen­tences, accentuent cette dis­tan­ci­a­tion. Et comme pour le pre­mier tome, l’auteure témoigne d’un sens aigu de la litote.

Le troisième et dernier tome, Une let­tre et un cheval, est atten­du au print­emps 2017.

 Joseph Duhamel