Sans les doigts

Edgar KOSMA, Là où ça fait mal, illus­tra­tions de Romain Renard, Brux­elles,   ONLiT, 2016, 110 p., 14 €/ePub : 6.99 €    ISBN : 978–2‑87560–082‑0

kosmaOrig­i­naire de Namur et Brux­el­lois d’adoption, Edgar Kos­ma (nom de plume de Benoît Dupont) est un auteur mul­ti­ple qui met notam­ment en lumière – et le plus sou­vent par l’absurde – les servi­tudes, les tra­vers ou les drô­leries de la vie au quo­ti­di­en.  À ce romanci­er, cofon­da­teur des édi­tions Onlit, mais aus­si scé­nar­iste de BD, on doit la série des Le Belge où il pro­fesse entre autres spécu­la­tions  éclairantes  (dans  Le Belge par­le aux Français) que  Le Belge est grosso modo comme un Français. Mais en plus belge. Voilà qui est dit.

Dans son dernier roman Là où ça fait mal, Kos­ma, inspiré par deux faits-divers san­guino­lents et par le sparadrap au bout du doigt d’un(e) proche, mêle l’onirisme et l’absurde à mi-chemin entre Kaf­ka et Topor avec une louchette du Vian de L’écume des jours. Le nar­ra­teur est employé dans une grande boîte avec tout ce que cela com­porte : la rou­tine débil­i­tante, la machine à café, le chef aux humeurs de dogue, le col­lègue casse-pied, voisin de bureau auquel il est enchaîné comme le sont deux galériens au banc de nage. C’est dans ce con­texte de vie exal­tant que s’inscrivent des rêves pour le moins étranges, ini­tiés par les pro­pos intrusifs du col­lègue en ques­tion (sorte de catal­y­seur ou de déto­na­teur antipathique des fan­tasmes et obses­sions du nar­ra­teur) ou par des ren­con­tres for­tu­ites (le plus sou­vent avec des femmes énig­ma­tiques) et qui se con­clu­ent sur une réal­ité plus étrange encore. En effet, à chaque fois le déroule­ment des tribu­la­tions rêvées met en scène un des doigts du rêveur dont il en vient à con­stater la dis­pari­tion lorsqu’il se réveille auprès d’une énig­ma­tique Marie-Claire endormie à ses côtés et dont on appren­dra qu’il est divor­cé depuis cinq ans…

Pour com­mencer, c’est un annu­laire qu’il perd  alors qu’il ten­tait d’en retir­er une bague de mariage, inex­is­tante pour lui, mais bien présente pour son col­lègue. Le con­stat au réveil est trou­blant : « Point de sang ni de cica­trice. Juste un trou béant au milieu de ma main moite ». Même jeu avec huit autres doigts dis­parus lors d’une vis­ite à l’éléphant du zoo, d’un débouchage de bouteille, d’un coinçage dans la porte des toi­lettes… et de quelques autres épisodes oniriques improb­a­bles,  par­fois dan­gereuse­ment affec­tés par la mécanique infir­mante des inclu­sions éro­tiques et tou­jours con­clu sur le même con­stat de carence et sur la même anti­enne répétée comme un refrain de bal­lade. Détail navrant : au dix­ième et dernier épisode de cette hécatombe dig­i­tale, ce n’est pas le dernier doigt qui passe à la trappe, mais bien le pénis du nar­ra­teur au terme d’une  soirée très chaude partagée avec une incon­nue et dont il a a oublié l’issue.

Le lecteur comp­tant sur ses pro­pres doigts s’avisera qu’il en reste tout de même un à cet infirme chimérique. En fait, un auric­u­laire utile sans doute pour se grat­ter la tête et ten­ter de saisir les inten­tions pro­fondes de l’auteur. Mais est-ce bien néces­saire ? C’est toute la richesse de l’absurde créatif que d’ouvrir quan­tité de portes dans l’édifice des pos­si­bles et de nous offrir ain­si le loisir d’ajuster nos pro­pres fan­tasmes aux élu­cubra­tions qu’on nous pro­pose. Jusqu’à inter­ver­tir, par exem­ple, le rêve et la réal­ité et, d’une cer­taine façon, lire le livre à l’envers. Et con­sid­ér­er les ampu­ta­tions comme l’exaltation onirique des menus faits réels de la vie quo­ti­di­enne et des angoiss­es qu’ils peu­vent sus­citer. Ou s’agit-il de fan­tas­mer dans cette « méta­mor­phose » par défaut, les frus­tra­tions d’une vie sans relief, incar­née par le voisi­nage et la tyran­nie ordi­naire du col­lègue aux mains moites ? Évoque-t-on plus sim­ple­ment l’érosion que l’existence impose aux sen­ti­ments, à l’amour, au corps… ? Ou peut-on voir la clé de voûte de cette « dé-con­struc­tion » dans la présence récur­rente mais aus­si dis­crète que l’absence ou la dis­pari­tion d’une belle endormie nom­mée Marie-Claire ?

Rien de tout cela, nous dira peut-être l’auteur. Tant pis : au moins aura-t-on pu se diver­tir de son humour de sit­u­a­tion et prof­iter de ce pré­cieux par­cours de san­té sur les pistes sub­ver­sives et tou­jours enrichissantes d’un imag­i­naire en lib­erté.

Ghis­lain Cot­ton