Archives par étiquette : travail

On a tous en nous quelque chose de Keetje trottin

Neel DOFF, Keet­je trot­tin, post­face d’Élisabeth Costa­dot, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2025, 208 p., 9,50 € / ePub : 6,99 €, ISBN : 9782875687098

doff keetje trottinCom­mençons par la fin, com­mençons par saluer la post­face de la nou­velle édi­tion de Keet­je trot­tin, dans la col­lec­tion Espace Nord. Extrême­ment bien doc­u­men­tée, due à Élis­a­beth Costa­dot, elle est net­te­ment plus réussie que celle de la précé­dente édi­tion (1999) qui n’avait pas perçu l’originalité de l’écriture de Neel Doff, allant jusqu’à affirmer qu’elle écrivait mal, notam­ment en rai­son des néer­lan­dismes qu’elle employ­ait. Rap­pelons sim­ple­ment qu’à une époque, Gus­tave Flaubert fut égale­ment accusé de malmen­er la gram­maire française, et Mar­guerite Duras de même. Autant dire que ce type de reproche man­quait l’essentiel : l’originalité et la nature de la langue de Neel Doff. Con­tin­uer la lec­ture

Roulez, jeunesse !

Flo­ri­an PÂQUE, Fourmi(s), Lans­man, 2023, 52 p., 11 €, ISBN : 9782807103870

paques fourmi(s)Après Éti­enne A,  Sisyphes, Flo­ri­an Pâque pour­suit son tra­vail de dra­maturge et d’homme de théâtre (mise en scène, jeu) en pro­posant cette fois une sorte de pro­longe­ment, ou plutôt d’écho, aux deux précé­dentes pièces à pro­pos des con­di­tions de tra­vail de l’époque de l’ubérisation.

Après un tra­vail doc­u­men­taire, des inter­views de tra­vailleuses et de tra­vailleurs des plate­formes Uber et cie, le dra­maturge a écrit deux ver­sions de ce texte ; une des­tinée à des représen­ta­tions dans tous les lieux non-théâ­traux et celle-ci, pub­liée récem­ment, et qui s’est fait belle­ment remar­quée au fes­ti­val d’Avignon. Elle livre une réflex­ion plus com­plexe sur c’est ten­dance apparue il y a une dizaine d’années qui est de faire miroi­ter aux jeunes, sou­vent sans emploi ou sans for­ma­tion ; une sorte de lib­erté économique, une lib­erté d’entrepreneur indépen­dant (mais aus­si sans pro­tec­tion sociale et sans les con­di­tions de ce qu’on pour­rait atten­dre naïve­ment en matière de dig­nité et de respect des droits des tra­vailleurs). « Mais que dia­ble allait-il faire à cette galère ? », écrit Molière dans Les fourberies de Scapin. Con­tin­uer la lec­ture

La vie est un jeu

Loren­zo MORELLO, Pierre papi­er ciseaux, M.E.O., 2023, 167 p., 17 €, ISBN : 978–2807003866

morello pierre papier ciseauxPol New­man est un jeune homme qui n’a rien de remar­quable. Pas spé­ciale­ment beau ou intel­li­gent, il se con­tente de végéter après avoir obtenu son diplôme de sec­ondaire. Son seul atout : il est imbat­table à pierre papi­er ciseaux. Lorsque la nou­velle entre­prise Mach­in­brol à Lou­vain-la-Neuve lui fait pass­er un entre­tien d’embauche, il est sur­pris par l’issue pos­i­tive. Le voilà lancé dans une nou­velle aven­ture avec cinq autres per­son­nes dont le point com­mun est de man­quer d’expérience pro­fes­sion­nelle et de men­er une vie sans éclat.

L’objectif de l’entreprise Mach­in­brol est plus que nébuleux. Le directeur, Slupows­ki, prononce des beaux dis­cours sur l’autonomie, la respon­s­abil­ité et la val­ori­sa­tion de cha­cun, ain­si que la volon­té de rompre avec un mod­èle hiérar­chique qual­i­fié d’obsolète, mais ce qui est fait dans l’entreprise, même le patron ne l’a pas encore bien com­pris. Con­tin­uer la lec­ture

De l’autre côté du bocal

Ver­e­na HANF, L’enfer du bocal, F dev­ille, coll. « Œuvres au rouge », 2023, 162 p., 17 €, ISBN :9782875990679

hanf l'enfer du bocalLe philosophe Alexan­dre Jol­lien, dans son Petit traité de l’abandon, a émis l’idée que, « ren­con­tr­er l’autre, c’est se repos­er un peu de soi ». Sans nul doute, Jacques Janssens pour­rait à présent acqui­escer devant cette sage affir­ma­tion. Il y a neuf mois infi­nis, sa vie et son moral avaient lour­de­ment chuté. Dans la société où il per­for­mait depuis des années, suite à un remaniement (et de bass­es mani­gances), sa place dans l’organigramme avait con­nu un ren­verse­ment coper­ni­cien : il « avait dégringolé, le Jacques, [et] se rangeait dans la ligne large des employés de base, tout en bas de la page ». Au boulot, coincé der­rière les vit­res de son espace délim­ité dans l’open space, ce low per­former pas­sait ses inter­minables journées, seul, ostracisé, à regarder évoluer ses col­lègues-pira­nhas et flot­ter ses pen­sées-fugus. Il le maud­is­sait, cet aquar­i­um, et « ses écailles avaient per­du toutes ses couleurs » à force de rumin­er l’humiliation. Et si seule­ment c’était l’unique trahi­son… Con­tin­uer la lec­ture

Autopsie du fonctionnaire dans son milieu

Jean-Luc OUTERS, L’ordre du jour, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2021, 220 p., 8,50 €, ISBN : 978–2‑87568–558‑2

outers l ordre du jourPre­mier roman de Jean-Luc Out­ers, paru en1987 aux édi­tions Gal­li­mard, L’ordre du jour reparait dans la col­lec­tion Espace Nord. Cette réédi­tion est l’occasion de remet­tre sur les tables un réc­it dont le tran­chant est loin d’avoir été émoussé par les années.

L’ordre du jour dont il est ici ques­tion prend la forme d’un chem­ine­ment en com­pag­nie des névros­es d’un nar­ra­teur anonyme, dans les méan­dres de l’administration du départe­ment des travaux publics de la ville de Brux­elles. Des névros­es qui se cristallisent autour du pas­sage du temps, de l’attente et du lan­gage – ce qui vaut au réc­it d’être piqué de réflex­ions liant l’usage et la poly­sémie de mots et d’expressions à la fois banales et symp­to­ma­tiques d’une cer­taine déliques­cence sys­témique. Toutes ces névros­es suiv­ent la direc­tion de la crainte, celle de se per­dre : dans l’autre (“con­fu­sion totale où l’identité n’aurait plus la moin­dre trace”), dans la langue qui “nous asservit, en quelque sorte”, dans l’absurdité de règles édic­tées et mod­i­fiées suiv­ant l’imprévisible bon vouloir d’une poignée d’hommes s’accrochant à un pou­voir tou­jours pré­caire. Une crainte qui se fait plus vive à mesure que se suc­cè­dent les dis­pari­tions (morts et autres empris­on­nements) qui émail­lent la vie pro­fes­sion­nelle du nar­ra­teur. Con­tin­uer la lec­ture

Le bien commun

Dominique COSTERMANS et Régine VANDAMME, Le bureau des secrets pro­fes­sion­nels. His­toires vécues au tra­vail. Tome 2, Pré­face d’Isabelle Fer­reras, illus­tra­tions d’Allilalu, Renais­sance du livre, 2021, 208 p., 20 € / ePub : 9.99 €, ISBN : 9782507056964

costermans vandamme le bureau des secrets professionnels 2Lors de la paru­tion du pre­mier tome du Bureau des secrets pro­fes­sion­nels, on vous avait expliqué, avec la dis­tan­ci­a­tion cri­tique néces­saire, la démarche qui avait présidée à la pub­li­ca­tion de ces « His­toires vécues au tra­vail ». On ne va pas se répéter, le deux­ième tome étant la suite annon­cée du pro­jet. Vous pou­vez la relire ici. On ne va pas non plus con­tin­uer à dire on. Mais je. Car si Roland Barthes pré­ci­sait, en intro­duc­tion des Frag­ments d’un dis­cours amoureux, « C’est donc un amoureux qui par­le et qui dit : », pour cette recen­sion : c’est un blessé du tra­vail qui écrit. Dans le pre­mier tome, j’étais par­venu à rester à dis­tance de mon pro­pre vécu – même si par­fois il affleu­rait, et les larmes pas loin – emporté dans le tour­bil­lon des anec­dotes glis­sant de la facétie au drame, de la légèreté à la grav­ité en pas­sant par toutes les nuances con­nues de celles et ceux qui ont eu un jour la (mal-)chance de tra­vailler. Con­tin­uer la lec­ture

« A day in the life »

Un coup de cœur du Car­net

Régis DUQUÉ, John Mal­one, Lans­man, 2020, 52 p., 11 €, ISBN : 978–2‑8071–0305‑4

duqué john maloneMar­tin, dix ans, fait ses devoirs dans sa cham­bre. Il décide de s’évader dans le livre, John Mal­one, que lui a offert Mar­got, la fille qu’il aime bien. L’orage se met à gron­der. Il com­mence sa lec­ture. Une attaque ter­ror­iste men­ace le pays. Heureuse­ment, le Bureau des affaires antiter­ror­istes veille. Le regard de Mar­tin s’élève vers la cathé­drale. Quelqu’un bouge sur le toit. Son esprit s’évade. Dans la pièce à côté, son père est occupé à con­stru­ire un nichoir à oiseaux. Il pal­abre, se sou­vient de l’époque où il tra­vail­lait sur un open space où chaque pause pipi était minu­tieuse­ment notée et cal­culée. Il se sou­vient du peu de poésie qu’il trou­vait par­fois en regar­dant la neige tomber par la fenêtre. Au même moment, dans les rues de la ville, deux policiers patrouil­lent. L’un s’ennuie fer­me­ment et aimerait plus d’action. Sur les toits de la cathé­drale, Tom Fox est à deux doigts de cap­tur­er John Mal­one, mais ce dernier lui échappe de justesse en héli­cop­tère. Tom parvient toute­fois à le fil­er. Con­tin­uer la lec­ture

Homo sum

Dominique COSTERMANS et Régine VANDAMME, Le bureau des secrets pro­fes­sion­nels. His­toires vécues au tra­vail, T. 1, Pré­face de Pas­cal Chabot, illus­tra­tions d’Allilalu, Renais­sance du livre, 2020, 248 p., 20 € / ePub : 9.99 €, ISBN : 978–2507056865

costermans vandamme le bureau des secrets professionnelsAlors que l’idéologie néolibérale a pro­gram­mé la déshu­man­i­sa­tion du tra­vail, qu’elle s’y attelle, que la révo­lu­tion numérique pousse à con­fon­dre le tra­vailleur et l’ordinateur, l’humain résiste, existe. Il n’a pas déserté le peu­ple des laborieux qui prend la parole autant que l’outil dans Le bureau des secrets pro­fes­sion­nels. Et tant qu’il par­lera, humain il restera. Con­tin­uer la lec­ture

Sans les doigts

Edgar KOSMA, Là où ça fait mal, illus­tra­tions de Romain Renard, Brux­elles,   ONLiT, 2016, 110 p., 14 €/ePub : 6.99 €    ISBN : 978–2‑87560–082‑0

kosmaOrig­i­naire de Namur et Brux­el­lois d’adoption, Edgar Kos­ma (nom de plume de Benoît Dupont) est un auteur mul­ti­ple qui met notam­ment en lumière – et le plus sou­vent par l’absurde – les servi­tudes, les tra­vers ou les drô­leries de la vie au quo­ti­di­en.  À ce romanci­er, cofon­da­teur des édi­tions Onlit, mais aus­si scé­nar­iste de BD, on doit la série des Le Belge où il pro­fesse entre autres spécu­la­tions  éclairantes  (dans  Le Belge par­le aux Français) que  Le Belge est grosso modo comme un Français. Mais en plus belge. Voilà qui est dit. Con­tin­uer la lec­ture