Archives par étiquette : ONLiT

Bruxelles, section criminelle

Anne-Cécile HUWART, Mourir la nuit, Onlit, 2019, 252 p., 18 € / ePub : 6 €, ISBN : 978-2-87560-114-8

S’il est un domaine de la vie que l’on connaît essentiellement par la fiction, c’est bien celui de la criminalité. On est nourri de romans policiers, de films noirs, criminels, de séries télévisées, téléchargées ou en flux diffusées, de Faites entrer l’accusé… On absorbe les gestes (la gesticulation parfois) des enquêteurs, les techniques scientifiques, les procédures judiciaires au point de finir par les croire vrais alors qu’ils ne sont que vraisemblables (et encore…), qu’ils sont nourris autant par leur propre mythologie que par la réalité du terrain. Davantage ? Qu’en sait-on vraiment ? Pour dépasser la fiction, Anne-Cécile Huwart, journaliste spécialisée dans les affaires judiciaires, la santé, l’enseignement, le social est allée observer au plus près l’instruction des crimes. Puis elle l’a racontée au plus juste, « de l’intérieur, sans voyeurisme, dans le respect de l’instruction et de la dignité des victimes et de leurs proches. » In fine, outre le fait qu’il n’y ait héroïsation ni de la police ni des criminels, le plus étonnant est le rapport au temps : rien ne va vite. Entre le moment où le meurtre est commis et l’énoncé du verdict, il se passe des années. Anne-Cécile Huwart a respecté cette temporalité lente. Elle a mené son travail minutieusement, au long cours. Son enquête a duré près de six ans. Un temps que permet le livre et que ne souffrent pas les médias et les réseaux sociaux. Continuer la lecture

Ceux qui partent-partent-partent et ceux qui parlent-parlent-parlent

Véronique DEPRÊTRE, Fanchon, la dérive des incontinents, Onlit, 2019, 226 p., 17 € / ePub : 6 €, ISBN : 978-2-87560-116-2

À la suite du décès brutal de son père, une gamine se retrouve entre une mère dépressive, hors course, et sa grand-mère paternelle qui prend en charge toute la famille, dans un débordement d’énergies et de générosité qui se révèle aussi une manière de stigmatiser sa belle-fille, jusqu’à vampiriser sa petite-fille. Continuer la lecture

Aux champs… élisés !

Un coup de cœur du Carnet

Marcel SEL, Elise, ONLiT, 2019, 434 p., 24,99€ / ePub : 15 €, ISBN : 978-2-87560-108-7

Marcel Sel a-t-il été tétanisé par le succès de son premier roman, Rosa (quatre prix et deux finales) ? Ou une ambition artistique démultipliée a-t-elle élevé la barre à tout rompre (attentes et limites) ? La question se pose dès l’entame du livre. Dont la structuration, l’écriture et le fond secouent irrésistiblement.


Lire aussi : notre recension de Rosa


La première page, en surplomb, dégage une force incantatoire qui rappelle James Ellroy, le génie du roman noir américain : Continuer la lecture

Gaïa s’en va-t-en guerre

Véronique BERGEN, Guérilla, ONLiT, 2019, 176 p., 14 € / ePub : 4.49 €, ISBN : 978-2-87560-112-4

Qui ne connaîtrait de Véronique Bergen que ses contributions au Carnet et les Instants (des textes récents sur Isabelle Stengers ou la collapsologie théorisée par Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle, notamment) pressentirait déjà le haut intérêt, sinon l’engagement, de l’écrivaine et philosophe pour la cause écologique et la défense d’une planète que l’exploitation humaine menace d’épuisement. De cette implication, elle donne une nouvelle illustration avec, cette fois, un court roman, Guérilla, paru dans l’élégant petit format des éditions ONLiT.

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Le chant du mensonge

Jacques RICHARD, La femme qui chante, ONLiT, 2019, 176 p., 16€ / ePub : 9€, ISBN : 978-2-87560-110-0

Il y a quelque chose de froid dans l’œuvre scripturale de Jacques Richard. Cette impression est d’autant plus déroutante que l’auteur n’hésite jamais à nous confronter à l’intériorité de ses personnages. Dans leur intimité crûment dévernie, ces derniers nous tiennent pourtant en respect, à l’extérieur. Ils restent hors de portée. Les mécanismes d’empathie, si confortables, ne s’enclenchent donc pas ; ce n’est pas le propos. On pourrait se croire à une représentation théâtrale : il y a des protagonistes, des scènes, des mono/dialogues, mais aussi une distance entre le public plongé dans l’obscurité silencieuse et les acteurs évoluant en actes et en paroles sur les planches. Mais la comparaison ne se pousse pas plus loin car rien n’est joué ni factice chez Richard. Et c’est peut-être cette authenticité nue qui déstabilise. Il est des choses qu’on préfère en effet ne pas (sa)voir : « Tout le monde sait qu’elles sont là, mais personne ne dit rien. Il ne faut pas tourner la tête de ce côté-là. Tant qu’on reste ici, ça va. » Continuer la lecture

Respirer des mots

Véronique JANZYK, La robe de nuit, ONLIT, 2018, 80 p., 9 € / ePub : 5.49 €, ISBN : 978-2-87560-106-3

Les mots que l’on respire ce sont les fleurs d’un bouquet dont on demande le nom.

Ce serait l’apaisement, le côté positif et l’espoir qui l’emportent dans ce livre de Véronique Janzyk qui tout de même en appelle à la compassion. Continuer la lecture

Isabelle Wéry, comment dansent les poneys

Un coup de cœur du Carnet

Isabelle WÉRY, Poney flottant, ONLIT, 2018, 246 p., 18 € / ePub : 9 €, ISBN : 978-2-87560-104-9

Dans le vaste continent des livres, rarissimes sont ceux qui créent un univers-langage aux pouvoirs de déracinement. Se cabrant contre toutes les limites, Poney flottant chavire la forme livre pour épouser des flux sauvages déstabilisant l’économie de l’écriture et, partant, de la lecture. Après Marilyn désossée (Maelström, couronné par le Prix de la Littérature de l’Union Européenne en 2013), l’écrivain, l’actrice et metteuse en scène Isabelle Wéry nous livre un conte qui traverse les bienséances du dire, du penser, du jouir. Humour corrosif, grinçant, pulsions en roue libre — fuck les lois de la famille, du socius —, l’héroïne Sweetie Horn, autrice à succès qui se réveille d’un coma après avoir entrepris le premier marathon de sa vie à 70 balais, nous livre l’épopée mentale de son existence. Sa voix nous parvient d’une région intermédiaire, entre les portes de ce qui est et les portes de la mort ; sa voix nous catapulte dans un monologue intérieur porté par une folle inventivité verbale qui répercute des expériences en marge. Texte-vortex qui déroule un flash-back stroboscopique, Poney flottant plonge dans l’enfance de S. H. en Angleterre, les caracoles dans l’inceste avec le grand-père gentleman farmer, les ébats érotiques qui explosent le corps, les sens et le syndrome poney qui affecte l’héroïne en proie à un arrêt de croissance. L’hormone de croissance fait la grève. Soumis à un essor luxuriant, le verbe et l’imaginaire prendront le relais. Continuer la lecture