Tous candidats

Yun Sun LIMET, Les Candidats, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2016, 8,50 €   ISBN : 9782875681324

limetVoici dans cette rentrée littéraire un premier roman qui fait surface pour la troisième fois. Édité en 2004 à La Martinière, puis l’année suivante chez Points en poche et épuisé, prix de la première œuvre de la Communauté française en 2004, Les Candidats est aujourd’hui réédité par Espace Nord – what else. De son autrice, on connaît aussi 1993 (éd. La rue de Russie), Joseph (La Différence, finaliste du Rossel en 2012) ou encore Cioran et ses contemporains (essai qu’elle a codirigé avec Pierre-Emmanuel Dauzat chez Pierre-Guillaume de Roux). La toute fraîche publication dans la collection patrimoniale offre une occasion en or de se replonger dans les paysages mentaux, dans les accords désaccordés – ou les désaccords accordés, ça marche aussi – de Yun Sun Limet.

L’histoire des Candidats est celle de survivants. Quatre couples réunis sur un même testament sont désignés à l’adoption de Jean et Marie, les deux enfants d’un cinquième couple disparu dans un accident de voiture :

Si vous lisez ces lignes, c’est qu’un événement improbable, impensable a eu lieu : notre mort accidentelle à tous les deux, simultanée ou à peu de temps d’intervalle. C’est pourtant une crainte qui nous hante. Et si un tel malheur devait se produire, c’est à Jean et Marie que nous pensons d’abord. C’est pour eux que nous écrivons cette lettre, afin qu’ils soient confiés à une famille amie qui les élève comme ses propres enfants.

L’un après l’autre, chaque couple d’amis se prépare à accueillir les orphelins. Et l’un après l’autre, chacun d’entre eux voit le projet avorter. Dans le lancer de dés de l’existant, la probabilité de l’impensable est plus forte que notre capacité à la concevoir – elle fait se crasher les vies sur la vie elle-même. Yun Sun Limet en conçoit un roman qui ouvre les fêlures, met à jour les combats et les points de suture de ses personnages sans tomber dans le mélodrame ou le pathos. L’écriture ici est précise et souple, au service des thèmes difficiles qu’elle creuse sans complaisance ni recherche de l’effet. Elle accompagne les mouvements intérieurs d’Anne Sauvage, Alain Faye, Laure Damiani et puis Marie, qui clôt le récit.

La mécanique du deuil, les états d’alarme de la perte forment les grandes lames de fond du roman, mais pas que. Ce qui se joue dans les lignes de Yun Sun Limet, c’est la résistance à ce qui noue, destitue, brise, arrache, à ce qui nous entoure et nous constitue – nous, les candidats à la mort, à la vie. Là où, chaque fois, dans les trajectoires d’Anne, Alain et Laure, on croit pour de bon que les choses s’arrangeront, que les destins ne se grèveront plus d’obstacles, l’impensable advient. Qu’il s’agisse de l’explosion de fragilité d’Anne Sauvage face à l’hostilité de la grand-mère et la tante de Jean et Marie :

Je me frotte les mollets, mon Dieu comme j’ai froid, et personne, j’ai l’impression que je vais mourir là, dans ce couloir d’école, et personne ne vient. Personne ne vient. Le temps est interminable.

d’une séparation chez Alain Faye :

(…) on oublie toujours les morts, tous les morts depuis que l’homme existe et qu’on doit crever, jeune ou plus tard. Je vais rentrer et prendre Valérie dans mes bras, lui dire que je n’ai pas envie de mourir, et elle ne comprendra pas.

ou d’une perte d’emploi pour Laure Damiani :

Mais oui, Laure, ils nous prennent tous pour des cons. C’est la règle. Le mépris du personnel, c’est intégré dans les lois de l’entreprise, c’en est peut-être même le ciment…

… désirs et possibles se retrouvent de part et d’autre d’une frontière invisible, comme défraternisés. Les Candidats: une étude kaléidoscopique de la chute.

Pour sa brillante composition polyphonique, le détail des parcours psychologiques, l’exploitation remarquable de thématiques « dures », on salue la nouvelle édition du roman de Yun Sun Limet (et l’excellente postface de Véronique Bergen, qui offre sésames en clés de lecture, éléments de pensées et analyses de l’œuvre) et on verrait bien, même, Les Candidats candidat à l’adaptation au cinéma.

Maud Joiret