Archives par étiquette : Maud Joiret

Des bombes

COLLECTIF L-SLAM, On ne s’excuse de rien, Maelström, 2019, 180 p., 15 €, ISBN : 978-2-87505-340-4 

Le kif, déjà, à la couverture. Photo de scène: une meuf noire devant un micro, chemise boutonnée jusqu’en haut, ferme les yeux en disant son texte, dans un sourire. Le kif, ce titre : On ne s’excuse de rien! – exclamation sans risette, qu’on se le tienne pour dit – à répéter en boucle ad libitum. Le kif de compter une écrasante majorité de femmes parmi les 57 auteur.trice.s du recueil – cis et trans, valides et pas, racisées et pas, de tous les âges, de toutes les formes, les sexualités, les horizons. “Poésie & slam”: leurs textes sont issus d’ateliers d’écriture, en vue de les faire claquer sur le plateau – du coup, on les pioche, la tête fait boîte à rythmes et on se les dit parfois tout haut. La tête vient se cogner aussi, là où, peut-être, le slam libère : sur les réalités reconnues. Parce que ça envoie, les filles. Elles prennent la plume dans un grand et beau fracas qui vient exploser à la lecture: des bombes. Harcèlement, racisme, maternité, non maternité, maladie, viol, violences, chômage, burn out, enfance, vieillesse, drague, rage, autocensure bazookée 57 fois… des dagues à chaque voix. “Et j’emmerde la norme!” Continuer la lecture

Ultrakif

Un coup de cœur du Carnet

Aurélie William LEVAUX, Le jour de travail, Monte-en-l’air, 2019, 128 p., 11.90 €, ISBN : 979-1092775297

Ce livre est pour toi si
tu es assis derrière un bureau
où tu zones sur internet
tu interroges la pertinence de ton utilité, là
tu te compares aux gens qui font des opérations à coeur ouvert, par exemple Continuer la lecture

Intensité scalpel

Un coup de cœur du Carnet

Maud JOIRET, Cobalt, Tétras Lyre, coll. « Lyre sans borne », 2019, 50 p.,12 €, ISBN : 978-2-930685-47-2

 « Je suis atomisée. »

Dans ce premier opus que signe Maud Joiret aux éditions Tétras Lyre, la poétesse ne croque pas la vie à pleines dents : elle y mord complètement, armée jusqu’aux dents. Jusqu’aux traces. Jusqu’à l’hématome. Dehors ça blesse, c’est étouffant et, sur la chair de l’âme, ça devient bleu. Dedans ça vit, ça étouffe et, dans les mains, ça devient cobalt. Continuer la lecture

Boustro 7. La création comme indocilité

Boustro, revue plastique et poétique animée par Laurent DANLOY, Pascal LECLERCQ, Karel LOGIST et Paul MAHOUX, n°7, novembre 2018.

Dans le paysage éditorial, certaines revues portent le flambeau d’une création qui échappe aux fourches caudines de la littérature marketing. Créée en 2015 par les poètes Karel Logist et Pascal Leclercq, par les artistes plasticiens Laurent Danloy et Paul Mahoux, Boustro appartient à cette tribu de revues qui privilégient l’expérimentation et l’exploration d’univers hors normes. Passant au format A3, le numéro 7 réunit quatre plumes qui griffent le monde, y creusant des terriers — parfois stellaires — où vivre, et un artiste plasticien qui impose un cataclysme visuel en noir et blanc. Les textes de Nathalie Gassel, Maud Joiret, Christophe Kauffman et Vol-au-vent, les dessins de Monsieur Pimpant nous font quitter terre. Par-delà la singularité des cinq créateurs, une lame de fond commune, celle de l’indocilité, d’une soif d’un autre réel qui passe par la chair à vif, la fête des corps. Construisant ses textes comme elle sculpte son corps, en quête d’une compacité sémantique qui libère une beauté singulière faite de désirs mordus par la blessure, Nathalie Gassel (auteure de textes saisissants, Éros androgyne, Construction d’un corps pornographique, Abattement…, photographe) livre, sous le titre  « Frida » des stèles poétiques interrogeant l’espace obscur où gisent les défunts, les affres du corps défait. On pense à Frida Kahlo luttant avec un organisme brisé, on reçoit en instantanés chimiques une écriture qui ouvre les portes que la société prend soin de sceller. L’écriture de Nathalie Gassel n’a que faire de la joliesse d’une littérature adepte des surfaces. Elle creuse jusqu’à ouvrir le corps et entrer dans la chair.

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L’adoption est une road-story

Isabelle SPAAK et Florence BILLET, Une mère etc., Iconoclaste, 2019, 192 p., 17 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 978-2-37880-071-0

Isabelle Spaak, prix Rossel 2004 pour Ça ne se fait pas, revient aujourd’hui avec un récit aiguisé, publié chez L’iconoclaste.

Qui peut me dire s’il connaît un enfant adopté en paix avec lui-même ? En dépit de toute la ferveur du monde, ces laissés-pour-compte des premiers jours fuient de toutes parts, tel un vase percé.

C’est à une exploration des alchimies familiales, de leurs mystères, que nous convie l’autrice d’Une mère, etc., s’inspirant cette fois de l’histoire vraie de Florence Billet, née en Colombie, française d’adoption. Depuis les pages, le vécu uppercute : si Florence est renommée Emmanuelle dans la fiction, c’est le véritable nom de sa mère biologique qui est inscrit, et l’enchaînement des épisodes de vie ont tout de la cadence singulière, tacchycardique, de l’authenticité – ou peut-être, et c’est sans doute encore plus vrai : de l’urgence. Continuer la lecture

Redevenir béguines

Un coup de cœur du Carnet

Julie DELPORTE, Nous étions béguines, L’appât, 2018, 32 p., 20 €

Nous étions béguines est un petit livre d’artiste, aux dessins et textes de feutres rose, orange, mauve et brun. Son autrice, Julie Delporte, est bédéiste, illustratrice et québécoise et a obtenu le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour une résidence à l’atelier bruxellois L’appât  – quelle bonne idée et, du coup, quelle chance de tenir entre les mains ce bijou-bombe, cette brassée délicate d’une intense nécessité. Continuer la lecture

Autant en emporte le sang

Un coup de cœur du Carnet

Véronique BERGEN, Alphabets des loups, Le Cormier, 2018, ISBN : 978-2875980120

Quel langage trouver pour dire ce qui tue? Quels mots poser sur le massacre ? Comment, déjà, parvenir à l’appréhender, la destruction du monde, dans toutes ses dimensions ? C’est-à-dire, peut-être, dans une valeur-monde, du côté de ce qui vit, de ce qui rampe, qui coule, qui bruisse, au fond : en se débarrassant d’une représentation humaine ?

La tentative, ici, est celle d’une invention. Véronique Bergen signe dans Alphabets des loups un recueil qui fait parler – non pas « simplement » des loups – mais un devenir-loup, au sens deleuzien, au sens où la rencontre avec l’altérité est la condition du geste d’écriture. Il s’agit de quitter son territoire, d’avancer hors des sentiers battus, et de se reterritorialiser en s’inventant chat, oiseau, loup. On assiste alors un devenir-loup avec une langue qui alphabétise dévastations et extinctions, la mort sifflant en rase-motte dès l’ouverture du recueil : Continuer la lecture