Oser s’abandonner au doux bercement des signes

Valérie COHEN, Le hasard a un goût de cake au chocolat, Luce Wilquin, 2017, 137p., 15€   ISBN : 978-2-88253-528-3

cohenÀ presque 76 ans, Adèle vient d’apprendre que son cœur fatigué ne lui laisse plus que quelques mois à vivre. Comme elle n’a pas d’enfant, elle se rend chez un notaire pour transmettre son héritage à Françoise, sa filleule, et ses trois enfants, Roxanne, Sophie et Vadim. Mais c’est bien plus que de simples biens matériels qu’elle souhaite transmettre, surtout à Roxanne et Sophie, qui sont sa sève. Observant avec bienveillance et discrétion la manière dont les deux jeunes femmes se cognent à la réalité, Adèle voudrait leur transmettre sa confiance en la vie et le lâcher-prise nécessaire pour y parvenir.

Leur inculquer les lois du hasard. Les clins d’œil du quotidien. Ces signes de la vie, invisibles pour tant d’individus barricadés dans leurs certitudes à angles droits. […] Les deux sœurs s’étaient toujours moquées avec tendresse de sa manière peu rationnelle de prendre des décisions. Adèle se fiait aux signes de l’univers, et ces derniers guidaient ses pas, comme autant de petits cailloux semés sur le chemin de la vie. […] Depuis quelques mois, une certitude s’est emparée d’elle. La mort lui paraîtra douce et acceptable le jour où Roxanne et Sophie se laisseront porter par le courant de l’existence. Encore faut-il qu’elles en possèdent le mode d’emploi. Une fois cette tâche achevée, Adèle partira, le cœur malade mais léger.

Pour arriver à ses fins, Adèle s’arme de la complicité d’André, son tendre mari, et de Linda, sa nouvelle aide-ménagère. La tâche s’avère peu aisée dès le début. En effet, entre une Roxanne qui se plaint de son compagnon « vide de mots » et une Sophie hyper cartésienne qui vient de quitter le gendre idéal, les conversations sont parfois animées. À cela vous ajoutez un frère chimiste parti vivre à 400 kilomètres de la famille et une mère, Françoise, avocate renommée pétrie de TOC, qui subit sa vie depuis toujours et qui ne croit pas vraiment au bonheur. Vous l’aurez compris, les personnages sont bien vivants, avec leur caractère bien trempé, ce qui donne lieu à quelques dialogues authentiques et savoureux. Adèle parviendra-t-elle à son objectif ambitieux, malgré le peu de temps qu’il lui reste ? Le compte à rebours est lancé…

Le hasard a un goût de cake au chocolat est un roman doux à lire. L’auteure dépeint avec beaucoup de justesse et de finesse la systémique familiale, suscitant notre tendresse face aux petits travers des personnages. Tantôt le style est poétique et nous donne à voir une réalité banale à travers des images qui la revivifient, tantôt des phrases nominales ou infinitives confèrent un rythme haletant au récit. Et quand on sait que l’histoire est traversée par la mystérieuse recette d’un délicieux cake au chocolat, on peut dire que le roman de Valérie Cohen a du goût, au sens propre et au sens figuré.

Séverine Radoux