Résistance et guérilla. Mode d’emploi

Alain DANTINNE (avec des dessins de Daniel CASANAVE), Petit manuel de survie en zone tem­pérée, Voix d’en­cre, 2016, 74 p., 17 €   ISBN : 978–2‑35128–123‑9

dantinne-manuelBon. Allez. J’avoue. Je jalouse, extrême­ment, tous ces gail­lards, toutes ces gail­lardes, à l’œil vif et pointu, ces intel­li­gences en éveil, capa­bles de vous écrire, en deux lignes, une phrase qui tue, un apho­risme, un trait d’e­sprit tout ce qu’il y a de plus aigu­isé, de plus perçant, de plus rosse ou de plus drôle. C’est que, pour ma part, on me rangerait plutôt sur une autre armoire. Celle de la vie ralen­tie. De l’œil terne et sans éclat. De l’in­tel­li­gence molle du genou. Tou­jours en retard d’une guerre en somme. De sorte que, petite vengeance sournoise et per­son­nelle, je l’avoue, je ne peux pas m’empêcher d’ou­vrir un recueil d’apho­rismes sans par­tir à la traque, à l’af­fût des phras­es ban­cales, celles qui retombent comme un souf­flé, celles où l’in­tel­li­gence serait, pour ain­si dire, à force de faire sa maligne, comme prise en défaut.

Parce que, bon. Écrire un recueil d’apho­rismes, être con­stam­ment à la hau­teur de sa pro­pre pétil­lance, ce n’est pas don­né à tout le monde. Et puis, écrire un recueil d’apho­rismes ou de sen­tences qui tuent, c’est s’in­scrire dans un fameux lig­nage. Courant de Mon­taigne à Ver­heggen, en pas­sant par Niet­zsche, La Rochefou­cauld, Scute­naire, Michaux, Cio­ran, etc., etc. Une belle bro­chette de pas man­chots qui s’en­ten­dent bien à faire riper la langue, à forcer le trait, à pren­dre la pose autori­taire ou pseu­do-autori­taire. Dans le fond, écrire un recueil d’apho­rismes serait comme avancer nu, sans masque et sans maquil­lage, au beau milieu d’une foule en délire. Ça peut créer l’ex­tase, ren­dre les autres mabouls et com­plète­ment baba, ou à jamais ridi­culis­er son auteur.

Exer­ci­ce dif­fi­cile, donc. Extrême­ment périlleux. Exer­ci­ce auquel, pour la troisième fois, se frotte Alain Dan­tinne, dans un Petit manuel de survie en zone tem­pérée qui vaut le détour.

D’abord, parce qu’Alain Dan­tinne évite le piège de « l’art pour l’art » — ou de « la vir­tu­osité pour la vir­tu­osité », comme on voudra. Pas ques­tion, ici, de jouer avec les mots juste pour le plaisir de jouer avec les mots. De faire des traits d’e­sprit dés­in­car­nés, en somme. Les apho­rismes de Dan­tinne sont de notre temps. Je veux dire : sont de par­faits échos, par­faits con­tre­points, à notre époque. Pas pour rien que Dan­tinne nous bal­ance à qui mieux-mieux des sen­tences sur Dieu, sur l’âme ou le monde. Pas pour rien qu’i­ci et là, il fait plus que claire­ment allu­sion aux con­flits israé­lo-palestien, syrien, et autres. Dan­tinne est un poète d’au­jour­d’hui. Pas d’hi­er. Ses préoc­cu­pa­tions, ses inquié­tudes, sont celles d’un homme d’au­jour­d’hui. Pas d’hi­er. Le retour du religieux, du moral­isme religieux, du rig­orisme col­let-mon­té, du sacré sans sacré, pour­rait-on dire, inquiète Dan­tinne. Lui fait sans doute crain­dre le pire.

Ensuite, parce que, courageuse­ment, à cette époque où toute cri­tique, ou mise en ques­tion, est d’of­fice vir­u­lente, désoblig­eante, tout au moins aux yeux des « clergés » moral­isa­teurs, Dan­tinne n’hésite pas à rire avec tout. Réelle­ment avec tout. Et surtout avec ce qui n’est pas drôle. Avec ce qui nous ferait plutôt pleur­er. Avec ce qui nous dés­espère ou nous révolte. Avec les réfugiés qui font naufrage, au sens pro­pre comme au fig­uré. Avec les SDF. Les parias. Les lais­sés pour compte. Cela donne, bien sûr, des apho­rismes grinçants. Cela provoque, bien sûr, des rires bien jaunes. Mais cela fait rire. Comme si, dans le fond, il ne nous restait plus que ça : le rire pour nous sen­tir encore « humains », comme on dit. Pour encore et tou­jours pour­suiv­re la route. Con­tin­uer la vie, ou la survie. Tenir bon. Résis­ter, vaille que vaille, ici, chez nous, « en zone tem­pérée ».

Ensuite, encore, parce que Dan­tinne sait qu’un bon recueil d’apho­rismes, ça doit flinguer dans tous les sens. Touch­er à toutes les strates, à tout ce qui fait bat­tre le cœur. Quoi de mieux, dès lors, que de se pren­dre pour « sujet d’é­tudes » ? Non que Dan­tinne nous dis­tillerait ci et là des allu­sions à sa pro­pre vie, son pro­pre vécu — un recueil d’apho­rismes n’est pas un lieu de con­fi­dences, tout de même — mais, on le sent bien, ça se devine : tout ce qui est abor­dé ici compte. Nour­rit la vie de l’au­teur. Les ques­tions philosophiques, les rap­ports humains, amoureux ou autres, les ques­tions méta­physiques, le petit monde de l’art, ses affaires de m’as-tu-vu comme ses coups de cœur sincères, le cat­a­logue de nos névros­es ou celui de nos errances… Oui. Tout cela trotte, doit trot­ter, con­stam­ment dans la tête de Dan­tinne. De sorte que, mine de rien, au-delà des traits, des mis­siles ver­baux décochés à tout-va, on peut aus­si, par petites touch­es — mais unique­ment si on le souhaite — sen­tir le souf­fle d’une présence, qua­si fan­toma­tique. Quelque chose comme un fil rouge reliant entre elles les divers­es parts de l’ou­vrage. Quelque chose comme « un coup de pat­te » ou une « tour­nure d’e­sprit » typ­iques de l’au­teur.

Allez, pour ter­min­er, quelques bons grains picorés ci et là dans l’ou­vrage ? Oui ? Allez, c’est par­ti :

Chasteté bien ordon­née com­mence tou­jours par soi-même.

 Méfiez-vous des poètes : le plus sou­vent, ils n’ar­rivent même pas au bout de la ligne.

 Tsa­hal­lal : Pales­tinien tué selon le rite musul­man.

 Cer­tains peu­ples ont une propen­sion à se faire Gaza-Kiri.

 Le noir me Soulages.

Il a le cœur sur l’hu­main.

Vin­cent Tholomé