« Oubliez Alex Stevens. »

Jean-Baptiste BARONIAN, Le mauvais rôle, Genèse éditions, 2017, 128 p., 14.95 €/ePub : 10.99 €   ISBN : 9791094689035

baronian-genese« C’est quoi au juste le destin ? Une erreur de trajectoire ? Une anicroche du sort ? Le hasard qui se chamaille avec la nécessité et y laisse des plumes ? » Telles sont les questions qui se mettent à germer dans l’esprit torturé d’Alex Stevens au fur et à mesure qu’il s’enfonce dans le labyrinthique cauchemar en lequel s’est muée son existence auparavant banale. Rien de moins romanesque en effet qu’un employé au Ministère de la Culture dont les jours s’égrènent à lire des dossiers pédagogiques, de surcroît fraîchement largué par la maîtresse qui, deux années durant, avait repeint en rose chair son quotidien couleur muraille. Depuis cette rupture (vieille de vingt-et-un jours exactement au début du roman), Alex, qui ne nourrissait déjà aucune estime envers « cette vie ingrate de pâlot et de freluquet », s’estime entré en « lente et inexorable décomposition ».

Mais, pour que tout bascule, il suffit parfois de répondre à l’appel de Sébastien Delage, secrétaire général de la direction des ressources humaines, dont le bureau est sis au huitième étage d’un mystérieux immeuble de la rue du Luxembourg. Alors qu’il se croyait convoqué pour quelque raison administrative, Alex Stevens apprend qu’un dossier a été monté à son propos. Qu’y sont intégrés des clichés hautement compromettants de ses ébats avec la volage Madame Bracke, que celle-ci n’est autre, sous ses dehors de Directrice du département des Bibliothèques publiques, qu’une agente de la CIA infiltrée dans les sphères administratives de l’État, et qu’elle a disparu corps et bien.

Commence alors un jeu affolant où les identités se substituent, les certitudes s’estompent dès qu’une porte est franchie. Alex, pion gris et solitaire, entame une partie délirante sur un échiquier que toute reine a déserté (quoique…) et où il ne reste, en guise de pièces adverses, que des rois et des fous alternativement noirs et blancs. Combien de chance de mettre l’adversaire mat dans de telles conditions ? Même le recours à la justice s’avère vain puisque, on se charge bien de l’expliquer à Alex, « La loi n’est jamais qu’un outil flexible dont le maniement varie en fonction des circonstances. »

Bien qu’il participe de l’épure simenonienne (personnel romanesque réduit, protagoniste sans grand relief au départ qui se complexifie, cheminement mental par questionnements en quinconce, économie – ce qui ne signifie pas « pauvreté » – de moyens stylistiques), Le Mauvais rôle est un roman nourri de références littéraires explicites comme implicites : l’arbitraire flirtant avec la folie d’un Kafka, l’absurdité croissant marche après marche d’un Buzzatti, le procès rimbaldien du « je » … Mais déplacez tout cela à Bruxelles, entre le Palais de Justice et l’église Saint Jean-Baptiste, ajoutez-y une note de zwanze tragicomique (les deux lignes expédiant la mort du marchand de matelas : un sommet !) et c’est à coup sûr du Baronian que vous obtiendrez, de la meilleure fermentation.

Frédéric Saenen