Même les ancres ont des fragilités

Laurence BERTELS, Le silence de Belle-Île, Luce Wilquin, 2017, 232p., 20€   ISBN : 978-2-88253-530-6

bertelsCédric, un assureur qui a choisi son métier sans conviction, revient dans sa Bretagne natale pour accompagner les derniers moments de vie de son grand-père. On comprend vite que le jeune homme mène une vie terne, engagé « sur les rails de l’ennui » et qu’un lien fort et régénérant l’unit à Jacques Le Garrec.

[I]l se sentait riche de tout ce qu’il avait reçu de cet homme exemplaire. Chaque fois qu’il quittait Kenavo, il repartait grandi, prêt à affronter la vie et son reflet dans le miroir. Certaines personnes vous portent, décèlent le meilleur en vous, là où d’autres guettent les failles. Cédric n’attirait pas les sympathies. Il traversait son existence sans créer de remous. Et s’en accommodait. Son père avait quitté sa mère lorsqu’elle l’attendait. Comment exister après un tel abandon ? Son grand-père avait endossé les deux rôles et lui avait donné son nom. Il lui devait tout […] Son grand-père colmata les brèches du mieux qu’il put.

Lorsque son grand-père pousse son dernier souffle, Cédric se voit remettre l’héritage auquel il s’attendait, mais aussi un mystérieux carnet sous scellé, qui s’avère être le journal intime de sa grand-mère, muette depuis qu’elle a échappé de justesse à un naufrage. Intrigué et un peu inquiet par la lettre qui l’accompagne, il se lance dans la lecture du carnet et lève peu à peu le voile sur l’existence pas si lisse que ça de ses grands-parents.

Je [le grand-père] ne suis malheureusement pas l’être que tu crois et, depuis près de soixante ans, j’éprouve un sentiment de honte […] honte d’avoir vécu et de t’avoir élevé dans le mensonge. Ce cadeau – peut-être empoisonné, mais j’ai l’intime conviction qu’il n’en sera rien – que je voudrais te faire au jour du grand départ est celui de la vérité à laquelle tu as droit. […] Mon expérience m’a trop souvent appris à quel point ces zones d’ombre distillaient leur poison chez les descendants et, malgré l’esprit rationnel qui m’a toujours caractérisé, je me suis souvent demandé si le cancer fulgurant de Gaëlle, ta mère, n’était pas, en partie du moins, dû au secret. J’aurais dû lui dire la vérité. Je n’ai jamais pu. Je m’en suis beaucoup voulu.

Au fur et à mesure de la lecture, les questions jaillissent, mais le détenteur des réponses a disparu. Cédric va devoir se contenter des informations des proches de Jacques, quand ils en ont. Il voudrait interroger Clarisse, la docile domestique de son grand-père, mais la communication est tendue entre eux. C’est que le jeune homme doit aussi vivre avec ses blessures : entre une grand-mère dure et muette, une mère distante et sans tendresse, et une épouse arrogante obsédée par sa ligne, Cédric n’a pas eu beaucoup l’occasion d’éprouver des relations de plénitude avec le sexe opposé.

Le silence de Belle-Île est un roman d’ambiance dont l’intérêt principal réside dans le dévoilement progressif de l’histoire familiale du héros. Il y a peu d’action, mais suffisamment de tension dramatique pour que l’on ait envie de lire la suite. L’auteure distille les informations sans se précipiter, dans un style doux et sans fioriture, qui met en lumière un amour fort et protecteur entre 2 êtres et nous donne furieusement envie d’aller nous reconnecter à notre être profond sur les côtes bretonnes.

Séverine Radoux