Entre science et poétique, l’itinéraire aventureux de Georges Thinès

Valérie CATELAIN, Présence au monde. Essai sur la poé­tique de Georges Thinès, Sam­sa, coll. « His­toire lit­téraire », 2016, 236 p., 12 €   ISBN : 978–2‑87593–088‑0

catelain« Il importe de voir tou­jours plus haut, tou­jours plus loin, pour attein­dre une vérité sans doute qua­si inac­ces­si­ble. »

La pre­mière phrase donne le ton de l’essai que Valérie Cate­lain con­sacre à Georges Thinès, et qui paraît quelques semaines après la mort de celui-ci, le 25 octo­bre 2016, sous le beau titre Présence au monde.

Une présence intense, portée par une curiosité et une exi­gence indé­fectibles.

Homme de sci­ences et écrivain, Georges Thinès nous laisse une œuvre mul­ti­ple, foi­son­nante, qui allie l’art d’écrire et la pas­sion de la con­nais­sance.

Quelques repères sur le chemin d’une vie : né à Liège en 1923, il a con­nu une enfance heureuse en Campine dont le paysage s’est fixé en lui. Mar­quée par l’empreinte du père ingénieur, mer­veilleux péd­a­gogue, qui l’initie aux sci­ences naturelles lors de leurs prom­e­nades dans la cam­pagne, lui apprend les langues pour lesquelles l’adolescent man­i­feste un don cer­tain, qu’épingle Valérie Cate­lain : « Georges Thinès peut enseign­er ou écrire avec la même faconde en français, en néer­landais, en anglais ou en alle­mand, mais encore, impro­vis­er un dis­cours en latin ou en grec ! Il a écrit une série de poèmes latins – de superbes hexa­m­ètres dactyliques – sous le pseu­do­nyme de Vul­turnius, qui ont mys­ti­fié plus d’un philo­logue chevron­né. »

Son père l’ouvre aus­si à la musique : dès ses dix ans, il com­mence l’étude du vio­lon, qui ne le quit­tera plus. La musique le pénètre, l’exalte, comme la lit­téra­ture.

Georges Thinès enchaîne human­ités gré­co-latines, qu’il achève à Brux­elles où la famille s’est instal­lée ; can­di­da­ture en philoso­phie et let­tres à la fac­ulté Saint-Louis ; licence en psy­cholo­gie à l’université de Lou­vain.

« Le choix de la psy­cholo­gie, observe l’auteur, représente un tour­nant décisif parce qu’il y voit le moyen de con­cili­er intérêts philosophiques et intérêts sci­en­tifiques. »

Il fonde en 1965 le Cen­tre de psy­cholo­gie expéri­men­tale et com­parée de l’université et, deux ans plus tard, la fac­ulté de psy­cholo­gie.

Par­al­lèle­ment, il s’est lancé dans des recherch­es en étholo­gie dont il devien­dra un spé­cial­iste recon­nu, pre­miers jalons d’une œuvre sci­en­tifique large­ment cen­trée sur le com­porte­ment ani­mal, dans la ligne de Kon­rad Lorenz. Œuvre couron­née par le prix Franc­qui en 1973. Pro­fesseur vis­i­teur à de nom­breuses uni­ver­sités (Copen­h­ague, Southamp­ton, Cra­covie…) et au Col­lège de France, Georges Thinès est élu en 1979 à l’Académie royale des sci­ences de Bel­gique. Un an après son élec­tion à l’Académie de langue et de lit­téra­ture, au fau­teuil de Mar­cel Thiry.

Ain­si était saluée l’œuvre lit­téraire, qui débu­tait par un recueil de poèmes aux édi­tions des Artistes, en 1959, Poésies, mais embrasse tous les gen­res.

Le roman, dont il dis­ait se méfi­er, ce qui ne l’empêchera point d’en écrire plusieurs, qui le révè­lent « romanci­er de l’enfance et de l’ambiguïté du réel » : Les effi­gies, Le tramway des officiers, prix Rossel 1974, L’œil de fer, La face cachée

Le réc­it : La stat­ue du lecteur, Le désert d’Alun

La nou­velle : L’homme troué, Le quatuor silen­cieux

La poésie : L’aporie suivi de Stèle pour Valéry, le poète dont l’influence fut déter­mi­nante, Théorèmes pour un Faust, Con­nais­sance de l’Erèbe, L’exil inpronon­cé, Mer intérieure

Le théâtre, sou­vent inso­lite : Orphée invis­i­ble, La suc­cur­sale, L’horloge par­lant.

L’essai : Le mythe de Faust et la dialec­tique du temps, un mythe qui a han­té Georges Thinès et dont il pro­pose une vision résol­u­ment orig­i­nale, Vic­tor Hugo et la vision du futur, Rim­baud, maître du feu

Ce par­cours bril­lant, fêté, hon­oré, Georges Thinès le con­sid­érait d’un œil sere­in : « Je n’ai pas cher­ché le suc­cès, mais toutes les récom­pens­es m’ont été offertes : le prix Franc­qui pour mon œuvre sci­en­tifique, le prix Rossel pour un roman, l’élection aux Académies… J’ai tou­jours voulu être gag­nant, je le recon­nais, mais pour la bonne cause, celle de la créa­tion intel­lectuelle. »

L’auteur sonde les dif­férentes formes qu’a pris­es l’écriture de Georges Thinès, « vécue comme une aven­ture au cours de laque­lle la vie se recrée ».

Dégage des thèmes majeurs : entre tous, le temps (« La fatal­ité du temps déter­mine l’irrésistible impul­sion à écrire. Écrire revient à refuser l’oubli, à con­tr­er la mort, c’est recom­pos­er d’instant en instant le monde qui se désagrège sans fin autour de soi »).

La musique, dont la présence est con­stante (Mozart, Beethoven, Schu­bert, Mahler…). Mais aus­si « la pré­car­ité des civil­i­sa­tions, la fas­ci­na­tion que leurs traces lais­sent à notre médi­ta­tion, la recherche du père ».

S’il n’a jamais été attiré par la poésie sur­réal­iste, l’écrivain a été sen­si­ble aux  enjeux de ce mou­ve­ment ; à ces « per­pétuels chevauche­ments entre le monde réel et le monde du rêve ». À la pein­ture sur­réal­iste aus­si, sin­gulière­ment celle de Magritte.

Sur les pas de Valérie Cate­lain, nous retra­ver­sons une œuvre qui s’apparente à une réflex­ion vivante, inépuis­able, appuyée sur la quête essen­tielle de la con­nais­sance, et au cœur de laque­lle se con­juguent créa­tion artis­tique et méta­physique. Le mys­tère poé­tique et l’idée philosophique.

« Vivre est aus­si sans doute rêver ce que l’on vit. La vision intérieure a bien plus de con­sis­tance que la réal­ité. »

Francine Ghy­sen