Une armée d’invisibles

Jean-Pierre DOPAGNE, J’ai faim, Lans­man, 2017, 90 p., 12€, ISBN : 978–2‑8071–0134‑0

dopagneDans une ville — qui pour­rait être n’importe quelle ville — une jeune femme — qui pour­rait être n’importe quelle femme — est assise sur le trot­toir. Toute la journée, Elle reste là, entre la banque et le salon de coif­fure, à atten­dre que les pas­sants daig­nent la regarder et lui laiss­er une petite pièce dans son cha­peau rapiécé. Toute la journée défile sous ses yeux un cortège d’humains. Cha­cun y va de sa petite remar­que ou de son petit geste. Il y a ceux qui sont excédés par sa présence. C’est le cas de la jeune coif­feuse envoyée par sa patronne pour la chas­s­er. Il y a ceux qui voient en elle une héroïne : le romanci­er pour son nou­veau livre (au grand dam de sa femme) et le présen­ta­teur du JT pour un block­buster. Il y a ceux qui aimeraient l’aider, comme la com­mis­saire de police et l’assistant social, mais qui ne parvi­en­nent pas à établir un dia­logue. Il y a ceux qui sym­pa­thisent avec elle : l’étudiant qui aime bavarder et lui apporter du miel, la chapelière qui veut lui offrir un beau cha­peau. Puis, il y a tous ceux qui voient ces clochards comme de la ver­mine, des déchets humains à nier et refouler le plus loin pos­si­ble. Le bourgmestre et futur min­istre ne s’apprête-t-il pas d’ailleurs à entre­pren­dre une grande réforme dans sa ville ?

Qui est Elle ? Pourquoi reste-t-elle si mys­térieuse ? Qu’est-ce qui pousse ces hommes et ces femmes à lui adress­er la parole, la bous­culer ou la dén­i­gr­er ? La crise faisant tou­jours rage, ne voient-ils pas en elle un futur plau­si­ble ? Ne sont-ils pas tous sur la corde raide ?

Jean-Pierre Dopagne dresse un por­trait de notre société cri­ant de vérité. Chaque jour, nous pas­sons devant ces invis­i­bles qui jonchent les trot­toirs. Par­fois, nous leur lais­sons une petite pièce, échangeons un mot, par­fois, leur présence nous excède et nous les fuyons. Chaque per­son­nage, nom­mé par sa car­ac­téris­tique pro­fes­sion­nelle, est inter­change­able. Ils représen­tent cette foule anonyme. Der­rière l’histoire de la jeune sans abri, ce sont d’autres des­tins, tout aus­si tristes, dra­ma­tiques ou pathé­tiques, que l’auteur révèle. Un ban­quier qui court à sa perte, une coif­feuse qui n’arrive pas à obtenir un prêt, un bourgmestre méga­lo­mane, un présen­ta­teur du JT alcoolique… La pièce enchaîne les scènes, les per­son­nages et les paroles à un rythme effréné. Aucun hap­py end, ni retourne­ment de sit­u­a­tion. L’auteur dresse un con­stat sans équiv­oque, cha­cun restant là où il est, per­du dans ses pro­pres affaires. Mais ce n’est que pas­sager, ça ira mieux demain…

Émilie Gäbele