Une correspondance de travail et d’amitié

Mar­guerite YOURCENAR, En 1939, l’Amérique com­mence à Bor­deaux. Let­tres à Emmanuel Boudot-Lam­otte (1938–1980), Édi­tion d’Elyane Dezon-Jones et Michèle Sarde, Gal­li­mard, 2016, 302 p., 21€/ePub : 14.99 €, ISBN : 9782070139781

yourcenar-lettresMar­guerite Yource­nar était une épis­tolière pro­lixe. L’époque, ses nom­breux voy­ages, sa vie d’exilée sur son île états-uni­enne étaient prop­ices à la cor­re­spon­dance. Nom­bre de ses let­tres ont déjà paru en vol­ume[1], il en paraît encore et prob­a­ble­ment qu’il en paraî­tra davan­tage quand ses archives, tenues secrètes jusqu’en 2037, selon sa volon­té de fer, seront enfin dévoilées. Volon­té de fer : Yource­nar blindait sa cor­re­spon­dance comme son œuvre. Ses let­tres à Emmanuel Boudot-Lam­otte « n’ont pas été déposées par l’écrivaine dans les archives de la bib­lio­thèque Houghton avec les cor­re­spon­dances des­tinées d’emblée à la postérité », comme le rap­pel­lent Elyane Dezon-Jones et Michèle Sarde, dans l’avant-propos. D’ordinaire, Yource­nar dou­blait sa cor­re­spon­dance sur papi­er car­bone ; dans ce cas, il sem­blerait que non. Les let­tres orig­i­nales ont été décou­vertes par le neveu d’Emmanuel Boudot-Lam­otte alors qu’il met­tait de l’ordre dans la suc­ces­sion de son oncle.

Emmanuel Boudot-Lam­otte a été mem­bre du comité de lec­ture des édi­tions Gal­li­mard de 1931 à 1944–45, tra­duc­teur et surtout pho­tographe indépen­dant. Chez Gal­li­mard, il a notam­ment par­ticipé à la pub­li­ca­tion du pre­mier livre de Ray­mond Que­neau, Le Chien­dent. Il col­la­bor­era avec Mar­guerite Yource­nar après qu’elle a quit­té Gras­set pour Gal­li­mard. La guerre ter­minée, alors qu’il dirigeait les édi­tions J.B. Janin, ils bâtiront ensem­ble plusieurs pro­jets  – dont une antholo­gie de nou­velles améri­caines con­tem­po­raines et un Tré­sor d’art français (com­pi­lant et com­men­tant des œuvres de pein­tures français­es con­servées dans les musées améri­cains). Nous en suiv­ons l’élaboration et les avancées à tra­vers les let­tres de Yource­nar. Celles de Boudot-Lam­otte n’ont pas été retrou­vées, seuls quelques brouil­lons sont don­nés à lire. La fail­lite de l’éditeur aura rai­son de ces pro­jets.

Tout autant que pro­fes­sion­nelle, la rela­tion entre Emmanuel Boudot-Lam­otte et Mar­guerite Yource­nar s’avère ami­cale. Elle envoie des pro­duits introu­vables en France pen­dant la pénurie d’après-guerre, s’inquiète de leur bonne récep­tion, de la san­té de sa mère. En échange, il lui envoie des livres, la lit­téra­ture française de ce moment-là, qu’elle com­mente, cri­tique.

Pro­fes­sion­nelle­ment, très tra­vailleuse, elle se mon­tre aus­si dirigiste, intraitable, opiniâtre, réus­sis­sant à impos­er ses volon­tés, de let­tre en let­tre ; et ce, tou­jours dans une langue très élé­gante… L’épisode de l’anthologie en est un bel exem­ple. Elle parvient à évin­cer Flo­rence Cod­man qui avait débuté le tra­vail de sélec­tion avec elle et à en devenir la seule organ­isatrice et tra­duc­trice, aidée par sa com­pagne Grace Frick…

Out­re le plaisir tou­jours renou­velé d’être en com­pag­nie d’une auteure qui con­naît les cir­con­vo­lu­tions et les para­dox­es de l’âme humaine (« Ne pas chang­er, loin d’être tou­jours une preuve de fidél­ité envers soi-même, con­sti­tu­ait par­fois une trans­for­ma­tion aus­si grave et plus insi­dieuse que le change­ment »), l’intérêt par­ti­c­uli­er du livre provient de ce qu’il abor­de une péri­ode sur laque­lle elle est restée dis­crète : la guerre et son après. « Con­traire­ment à ce que l’on croy­ait, faute de doc­u­ments, les années 39–49 sont fécon­des et l’exil en Amérique, loin de provo­quer épuise­ment de l’énergie créa­trice et désar­roi per­ma­nent, est util­isé au max­i­mum par Yource­nar pour se lancer dans des formes d’écriture nou­velles ou en con­ti­nu­ité avec ce qu’elle avait précédem­ment entre­pris. » (Avant-pro­pos). La cor­re­spon­dance est intense depuis l’embarquement de l’écrivaine à Bor­deaux en 1939, elle s’interrompt pen­dant le con­flit mon­di­al, pour repren­dre, très nour­rie, à par­tir de 1945. Après 1948, quand la mai­son J.B. Janin aura déposé le bilan, elle se tari­ra. À la fin du vol­ume sont ajoutées quelques let­tres de Yource­nar à Madeleine Boudot-Lam­otte, la sœur d’Emmanuel, notam­ment à pro­pos de l’édition alle­mande des Mémoires d’Hadrien. L’ultime mis­sive, datée du 24 avril 1980, par­le à cette dernière, en ces ter­mes, de Grace Frick, décédée quelques mois plus tôt : « Depuis huit ans, la sit­u­a­tion où se trou­vait Grace (can­cer général­isé) était si cru­elle, que, mal­gré quelques mag­nifiques et brèves remon­tées, on ne pou­vait plus lui souhaiter de vivre. » Triste, beau et réal­iste.

Michel Zumkir

À lire : extrait du livre En 1939, l'Amérique commence à Bordeaux

 


[1] Let­tres à ses amis et quelques autres, Gal­li­mard, 1995 et coll. « Folio », n° 2983, 1997 ; D’Hadrien à Zénon, Cor­re­spon­dance 1951–1956, Gal­li­mard, 2004 ; « Une volon­té sans fléchisse­ment ». Cor­re­spon­dance 1957–1960 (D’Hadrien à Zénon, II), Gal­li­mard, 2007 ; « Per­sévér­er dans l’être ». Cor­re­spon­dance 1961–1963 (D’Hadrien à Zénon, III), Gal­li­mard, 2011.