Les mots d’une passion tue

Dominique LOREAU, Ne pas dire, Esper­luète, 2017, 40 p., 16 €, ISBN : 9782359840742

loreauLe texte de Dominique Lore­au repose, dès son titre, Ne pas dire, sur un para­doxe puisqu’est mise en avant l’oblig­a­tion de taire cer­taines choses, alors que le livre appa­raît comme le dévoile­ment sub­til d’une pas­sion.

Mais dire n’est jamais inno­cent. Les con­séquences d’une parole lâchée, par­fois d’un seul mot énon­cé, vous amè­nent au-delà de ce que l’on avait imag­iné. Le monde n’est plus aux engage­ments, cha­cun a ten­dance à rester sur son quant-à-soi, par peur de rompre un enchante­ment ou, pire, de s’enfermer dans un quo­ti­di­en alié­nant.

La pas­sion, aux yeux des pro­tag­o­nistes de Dominique Lore­au, se joue à l’ombre du silence, cen­sé accroître la puis­sance de l’amour, et priv­ilégie d’autres lan­gages: celui des regards, des mains, des sex­es, des corps. S’il y a de l’enthousiasme chez elle, il y a de la froideur chez lui. Dans le don et l’abandon, il vit un sen­ti­ment de perte, d’al­ié­na­tion, la “ter­reur de dis­paraître en l’autre” : “Son regard débar­rassé de tout désir se glace, dres­sant entre eux une paroi de soli­tude.

Il en ressort un texte d’une intim­ité intense, loin des con­traintes de la vie et de la course du monde. Un texte dans lequel le lecteur n’est invité que par effrac­tion. Comme ces enfants con­viés à une fête d’adultes et à qui l’on demande de ne rien dire…

Mais l’être humain vit de mots et de lan­gage. À force de tenir loin de soi la parole, celle-ci enfle dans le silence et l’on pressent sous-jacent le cri qui va naître entre désir et perte.

Pré­cis, ciselé, resser­ré, avec une con­cen­tra­tion de moyens styl­is­tiques, comme la phrase nom­i­nale ou des chapitres courts, le réc­it ramassé en une quar­an­taine de pages de Dominique Lore­au génère une ten­sion qui aug­mente au gré d’une pas­sion qui ne parie pas sur le futur. Mieux vaut baign­er dans l’indéfini et la tor­peur d’un silence pétri­fi­ant. Pas d’envol, pas d’avenir, pas d’éternité”.

Michel Tor­rekens