« Je suis une mère de trois enfants qui écrit »

Mali­ka MADI, Mater­nité et lit­téra­ture. Créa­tion et pro­créa­tion, Édi­tions du Cygne, 2017, 140 p., 14€, ISBN : 978–2‑84924–482‑1.

madi maternite et litteratureC’est ain­si que Mali­ka Madi a décidé d’introduire son dernier livre Mater­nité et lit­téra­ture. Un ordre qui pré­vaut sur l’autre.  « Je n’ai pas pen­sé : je suis écrivain et mère de trois enfants », pour­suit-elle. Le sous-titre rétablit une sorte d’équilibre dans l’absolu : Créa­tion et pro­créa­tion. Un équili­bre que l’auteure va chercher à définir en alig­nant argu­ments et réfu­ta­tions de con­tre-argu­ments. Dans cette per­spec­tive, elle relate sa pro­pre expéri­ence de femme, mère et écrivain, embras­sant con­join­te­ment les trois domaines qu’elle explore en détail aux­quels elle ajoute son vécu de fille d’une immi­grée algéri­enne qui lui a trans­mis les valeurs de ses orig­ines kabyles, ses tra­di­tions mais aus­si son mal-être et ses prob­lèmes. Elle a écrit ce livre pour com­pren­dre qui elle est et dis­tinguer si pos­si­ble les pro­por­tions de l’un et l’autre de ses états.

Elle va au-delà et con­sulte celles qui dans son entourage parta­gent la même prob­lé­ma­tique car c’en est une pour cha­cune d’entre elles et toutes n’ont pas trou­vé de solu­tion sat­is­faisante, vivant au jour le jour un dilemme quand ce n’est pas un déchire­ment. Elle-même décrit fort pré­cisé­ment cet état.

Face à la page blanche, je suis cette petite déver­gondée dont l’esprit musarde sans entrav­es dans ce lieu qui nour­rit l’imagination de l’enfant rebelle. Lorsque je m’agite devant ma cuisinière, je suis cette mère pra­tique, terre à terre, dont le seul souci est de voir un sourire de sat­is­fac­tion sur le vis­age de ses enfants assis autour de la table. Devant la page blanche, ma pre­mière préoc­cu­pa­tion est de trou­ver les mots idoines pour affirmer com­ment notre sin­gu­lar­ité se rejoint dans le tour­bil­lon uni­versel. Com­ment nous ne sommes qu’Une par­mi les mil­liards d’Africaines, d’Européennes, d’Asiatiques ou d’Américaines, du nord et du sud, Une, dans ce corps qui porte, qui enfante, qui souf­fre, qui jouit, qui vit.

Elle pour­rait ajouter Une qui nour­rit, panse, veille, car elle y fait de fréquentes allu­sions. Par­fois la cul­pa­bil­ité, écrire au lieu de pré­par­er un gâteau, d’aller au parc pour assur­er les jeux ! Mais aus­si :

… après l’avoir écrit, qu’y a‑t-il de plus exci­tant que d’aller à leur ren­con­tre pour enten­dre leurs impres­sions sur mes affir­ma­tions et mes con­tra­dic­tions. Je suis là présente sur tous les fronts, capa­ble de gér­er l’alternance, physique­ment et men­tale­ment.

Il s’agit bien d’un  com­bat, ce livre témoigne d’un engage­ment total.

Pour Madi, la ques­tion reste présente, posée pour elle-même comme pour les écrivaines qui se sont penchées sur les tra­vers­es de leur vie et en ont fait part. Ain­si en va-t-il de Nan­cy Hus­ton qui en a traité au moins dans deux ouvrages et dont notre auteure s’inspire abon­dam­ment à juste titre. Elle en tire pas mal d’exemples à l’appui de son débat et au prof­it de sa démon­stra­tion. Élis­a­beth Bad­in­ter four­nit pour sa part toute une veine his­torique et de nom­breuses réflex­ions sur la réal­ité de l’amour mater­nel et la part instinc­tive qu’on lui attribue ou non.

Pour les rôles de femme-mère-artiste, ces rôles com­plex­es et con­comi­tants pour Madi, le con­flit est per­ma­nent. Elle s’y attelle et réfute avec une belle vigueur l’argumentation que Simone de Beau­voir utilise avec vir­u­lence dans Le deux­ième sexe. Elle la range du côté des mat­ro­phobes, juge sa démon­stra­tion un ratage et admet moins sa vision du cou­ple que ses déc­la­ra­tions sur la créa­tion. Réser­vant un rôle pri­or­i­taire aux mus­es qui con­juguent la féminité et l’inspiration, Mali­ka Madi ose une autre façon d’adhérer au fémin­isme et signe un ouvrage mil­i­tant qui, mal­gré des erreurs et approx­i­ma­tions his­toriques, quelques coquilles, a le mérite d’exister avec force.

Jean­nine Paque