« Les prophètes sont à venir »

CEEJAY, Le prophète du néant, Mael­ström, 2017, 264 p., 17€, ISBN : 978–2‑87505–270‑4

ceejay.pngÀ l’heure où le dia­logue sem­ble de plus en plus dif­fi­cile à nouer entre l’Occident et l’Orient, Cee­jay fait le pari du prophète-poète car il sait juste­ment que nul ne l’est dans son pays. Avec ce sec­ond recueil, l’auteur, qui est d’abord pein­tre et sculp­teur, développe une langue dépliée, incan­ta­toire par moments comme un chant, une prière, celle lancée par le muezzin, une psalmodie et revendique une par­en­tèle avec le pro­jet poé­tique soufi. Si le pari est auda­cieux, c’est qu’il va à rebours du con­texte de repli iden­ti­taire auquel on assiste aujourd’hui. En mis­ant sur l’autre, en inter­ro­geant  les vécus intimes de cha­cun, le poète érige des ponts du Nord au Sud, tend « des cordes de clocher à clocher » – à minaret – pour ten­ter de s’extraire du néant, pour échap­per à cette « sai­son en enfer » qui plombe et enferme. Sans oubli­er de laiss­er la parole à ceux qui n’ont peut-être pas ou plus assez de mots pour chanter, Cee­jay tra­verse son Ori­ent à la manière d’un pèlerin, d’un frère. La pour­suite du dia­logue, la lib­erté de la parole échangée sont les derniers rem­parts con­tre l’aveuglement et la céc­ité. Le poète est prophète, voy­ant bien sûr et tou­jours curieux des choix de l’Autre. Il nous rap­pelle que les feux qui attisent la foi du croy­ant comme de l’athée sont des âtres dansant et non les flammes d’un bûch­er.

Prince déchu réduit à l’état de reclus
Toi l’homme, l’ange, le dieu et le démon
Tout se perd il ne reste qu’à mourir.

Dans ce laps il faut vivre
Parole de prophète
Mots de poète.

Toi mon frère
Que ta vie soit un chemin de ros­es
Loin des doc­teurs de la foi.

Tels des ver­sets hiéra­tiques qui précéderaient le souf­fle du temps et « les nuits bleues d’Orient », les vers de l’auteur, s’ils mêlent sub­tile­ment poésie et prière, s’ancrent égale­ment dans la descrip­tion d’un paysage, l’effervescence d’une ville maro­caine ou égyp­ti­enne.

La rue, la foule, ses cris
Coups de klax­on inces­sants
Le vent qui souf­fle à tra­vers les rues à angles droits
Feux de sig­nal­i­sa­tion qui ne ser­vent à rien
Emse­men
[1] et cig­a­rettes à la pièce ven­dus sur le trot­toir

Enfin, sig­nalons l’usage dans le texte de nom­breux mots arabes translit­térés ou de poèmes traduits en arabe qui par­ticipent de cette atten­tion à l’autre qui tra­verse le recueil, de cette volon­té d’appréhender les autres réal­ités. Com­ment dès lors le faire si ce n’est par le lan­gage comme une assomp­tion ver­bale du réel ?

Rony Demae­se­neer


[1] Sorte de pain-crêpe.