Bang bang

Un coup de cœur du Carnet

Véronique BERGEN et Sadie von PARIS, Gang blues ecchymoses, Al Dante, 2017, 176 p., 30 €, ISBN : 978-2-84761-726-9
bergen gang blues ecchymoses

Véronique Bergen sort, avec la jeune photographe Sadie von Paris, chez Al Dante, Gang Blues Ecchymoses, sous-titré rites & passages vers la vie, un recueil de textes poétiques et de photographies sur lequel on se couche comme on s’aimante, un livre-totem à poser entre les deux yeux telle une balle en plein front.

Réveiller le monde
une balle d’amour perdue dans la jungle de la défonce
l’alphabet des flingues
ricoche sur les déjà-morts

Si nos gorges
sont trop petites pour nos cris
enterrons
ballet des pelles
les djinns de l’esclavage
les technognomes des lobotomies érotiques

Sadie von Paris s’autoportraite façon destroy et met en scène ses complices tatoués devant un appareil calibré urgence. La parole bergenienne s’allume climax poésie et puissance sur ses clichés qui explorent les descentes mentales, les territoires du cri. Nul doute qu’un même flux traverse les deux artistes qui puisent mots et images dans les sources vives, les pensées rebelles, empoignant le monde par son revers sale, sa beauté ravagée, écorchée, mélancolique, couverte de bleus et des paillettes plein les yeux, le sexe.

Face au heavy metal de l’existence
face à la danse bitume des survivants
le verbe s’invente d’autres usages
électrocution sur la brèche
syntaxe de l’urgence dans un monde alternatif

Ici, le désir affirmé est celui de rendre visibles ceux qui circulent dans les marges, ce qui échappe au regard du quidam. Est donné à voir une autre façon, radicale, décalée, de mourirvivre – tout en brouillant les codes: invitation au voyage, mais dans les sous-mondes – là, tout n’est que désordre et poupées SM, mecs en sursis, refus du luxe, du calme, et frénésie de désirs fracassés. Il ne suffit pas de suivre du regard les mots et les photographies pour que l’accès à autre chose que la mort lente, banalisée, de la vie normée nous soit accessible. Une résistance à tout ce qui fait système se loge là où se met en place un surjeu: il faut encore s’immerger dans les rituels mis en scène, se prendre les uppercuts visuels et textuels en intraveineuse, apprivoiser les tribus farouches qui ne donneront pas non plus le sésame vers l’underground sans exiger que toute barrière cède, que la rétine explose. Si textes et images tendent un miroir, celui-ci est brisé. Fuck the future.

la nouvelle Salomé tire comme on aime
à bout portant
décochant une balle qui donne la vie
dans la nuque des apôtres de l’ordre

Sadie von Paris arme ses modèles de flingues et c’est dans les phrases-torpilles de Véronique Bergen qu’on reçoit les coups portés à ce qui ne fait pas déciller le jour. Il n’y a pas d’existence sans violence, ni de bouche sans sang, ni d’esthétique sans politique, nous disent-elles. On ne se laisse pas dicter une non-vie sans faire rejouer dans les corps et les mots ce qui retranche le vivant, fût-ce en tendant des cordes, ou à coups de whisky, de cigarettes, de braquages sauvages, de seringues gitanes.

dans l’axe de l’ultime shoot
se découpent les fils barbelés de la fin
il suffit de retourner l’image
comme un tigre piste son chasseur
pour voir les dentelles made in Babylone
dessinées par l’impact des douilles.

L’enfer est déjà ici, de toute façon. Dans les jeux de Bergen-Sadie, on le met en joue, on se suspend, on diagonale, on tire les cartes tarot du vrai sur la faux que porte la mort – qui n’est jamais aussi belle que les masques cuir, cagoule, des filles aux yeux dynamite.

Je vous roule dans l’illusion
le projectile n’est pas dans le chargeur
il sortira de moi
d’un orifice invisible
acquis à l’effet Larsen

Insurrectionnel, Gang Blues Ecchymoses revendique l’existence d’une jeunesse louve et de mondes abîmés – sans jamais en galvauder l’accès. Pourvu qu’ils nous habitent et, si ce n’est pas déjà le cas : pourvu qu’ils nous hantent – parce que c’est là qu’avec Gainsbourg (dont les Variations sur Marilou ouvrent le recueil), Pasolini, Farmer, Bowie, Rimbaud, Woodman, Adjani, la Factory, le Comité invisible, Buñuel, Shakespeare, Humpter S. Thompson…, que le livre convoque entre ses lignes de mire et de fuite, c’est là que Gang Blues Ecchymoses est, plus qu’un mode d’emploi ou un laissez-passer, un véritable baiser, anarchiste.

Tapis dans l’ombre
nos adeptes
attendent de frapper au cœur
les programmateurs de l’enfer
adieu au système ravagé épilepsie

La jeune activiste
qui attaque Mario Draghi
à coup de confettis
c’est nous
Alexandros Grigoropoulos

le manifestant de quinze ans
abattu par un policier
lors des émeutes grecques
c’est nous

Maud Joiret